Ilona Serrar, des piolets de compétition à la liberté des sommets

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« Conquérante de l’inutile » : c’est ainsi qu’Ilona Serrar aime se définir, un clin d’œil, au féminin, à Lionel Terray, figure légendaire de l’alpinisme français. À 20 ans, la Pyrénéenne, troisième du classement général de la Coupe d’Europe la saison passée, avance sans certitudes figées, à l’équilibre entre performance, doutes et besoin d’évasion. Une chose demeure intacte : sa passion viscérale pour la montagne. Rencontre avec cette jeune compétitrice aux multiples facettes, à moins d’un mois de la première Coupe du monde de la saison – qui aura lieu le 9 janvier, à Cheongsong, en Corée du Sud.

Ilona Serrar le dit elle-même : elle fait « tellement de plans qu’ils ne rentrent pas sur la même comète ». Rien de tel qu’un petit détour par son blog – où s’entremêlent récits de Coupes d’Europe et trips de grimpe aussi bien à l’étranger, en Grèce ou en Écosse, que dans ses Pyrénées natales – pour s’en rendre compte.

Vous l’aurez compris, le truc d’Ilona, c’est la montagne. Sous toutes ses formes. Elle a d’ailleurs baigné dedans très tôt, d’abord grâce à ses parents, eux aussi grimpeurs. « J’ai assez vite su que je voulais bosser dans le milieu de la montagne », se souvient-elle. « C’est pourquoi je suis partie au lycée à Moûtiers, en Savoie. Parce qu’il y avait une section qui nous permettait de faire beaucoup de montagne. On y était tous les jours, c’était incroyable. »

À une vingtaine de kilomètres de son lycée se trouvait également la structure d’entraînement de l’équipe de France d’escalade sur glace, à Champagny-le-Haut, juste au-dessus de Moûtiers. « À ce moment-là, des moyens étaient mis en place pour développer l’équipe jeune », raconte la grimpeuse. « Et comme je faisais déjà de l’escalade et de la montagne, j’ai atterri dedans. »

Ilona Serrar en compétition @Simon Gerard

L’escalade sur glace n’est toutefois pas une fin en soi pour Ilona. Son objectif numéro un ? « Retranscrire tout ce que j’apprends en compétition en montagne », confie-t-elle. « J’adore ce sport, sa gestuelle, les gainages que cela demande. Mais j’adore aussi l’escalade. Disons que je découpe un peu mon année. D’abord, il y a toute la saison de compétition où je fais surtout du piolet. Ensuite, du printemps jusqu’à août, je ne fais plus que de la montagne et de l’escalade. Et après, je reprends les piolets. »

Champ des possibles

L’avenir, Ilona l’imagine en tant que guide de haute montagne. « Un projet lointain », nuance-t-elle. « Je me laisse aussi le droit de me dire que, dans quelques années, ça aura peut-être changé. Même si c’est une envie que j’ai depuis longtemps. Mais pour l’instant, je ne me mets pas la pression. J’ai vraiment envie de faire mon expérience en montagne et de vivre tout ce que j’ai à vivre avant de me professionnaliser. »

Car lorsqu’elle n’est ni en compétition ni en montagne, Ilona passe le reste de son temps sur les bancs de l’université. Actuellement en troisième année de licence de sciences de l’entraînement (STAPS), elle envisage de poursuivre en master dans la même spécialité, ou peut-être en ergonomie des matériaux, dans l’idée de développer du matériel de montagne, par exemple. « Disons que je ne souhaite pas me fermer de portes. Mais plutôt prendre les opportunités telles qu’elles viennent. » résume-t-elle.

Ilona Serrar en compétition @Julia Roger-Veyer

Et lorsqu’on lui souffle l’idée de se professionnaliser en tant qu’athlète, Ilona annonce clairement que ce n’est pas dans ses plans du moment. « Je ne suis pas du tout prête à gérer cette pression supplémentaire, celle qui fait que toute ta vie, tout ton équilibre financier, repose sur ça », explique-t-elle. « C’est quand même difficile de vivre en tant qu’athlète, même s’il y en a qui y arrivent. Et je ne suis pas sûre d’en avoir pleinement envie. Faire des études en parallèle m’a permis de réaliser que j’adore aussi faire autre chose, d’être un peu en dehors de ce microcosme et de discuter d’autre chose que de montagne. Disons que je me rends compte que je suis capable de m’investir énormément dans mon sport parce que j’ai aussi d’autres choses à côté. »

Lâcher prise… tout en tenant bon

La saison 2024-2025 fut riche en apprentissages pour Ilona. Principalement sur le plan de la compétition, puisqu’elle a fait ses premiers pas en Coupe du monde. « La compétition est un art que je ne maîtrise pas encore, celui d’être présente à l’instant T et de faire taire ces milliards de pensées », concède-t-elle sur son blog. « C’est un cheminement compliqué. […] Il faut accepter de lâcher prise sans tout lâcher, d’avancer sans se précipiter et de prendre des risques sans tomber. Autant de curseurs difficiles à placer, surtout quand l’expérience manque à l’appel. C’est parfois compliqué d’accepter que le poids des années ne peut pas s’acheter, qu’il faut rivaliser sans les mêmes armes et se battre sans les bienfaits du temps. Tenter de rattraper un wagon parti trop vite. »

Dans cette « course contre la montre », la grimpeuse est épaulée par ses camarades d’entraînement, mais aussi par son entraîneur, avec qui elle a dressé un bilan à la fin de la saison. Conclusion : « Physiquement, tout allait bien », détaille Ilona. « Mais il me fallait débloquer la tête. Car j’étais vraiment bridée en compétition. »

« Je parle au passé, mais c’est quand même toujours un peu le cas », se reprend-elle. « Je n’arrive pas encore à libérer ma grimpe en compétition. Je suis toujours moins forte qu’à l’entraînement. »

« Et si cette quête semble utopiste, que les efforts déployés sont disproportionnés pour les fruits récoltés, on ne pourra au moins se reprocher, de ne pas avoir tout donné. »

Ilona s’est alors tournée vers Claire Theil, préparatrice mentale spécialisée dans l’accompagnement des sportif.ves de haut niveau. De quoi l’aider, dans un premier temps, à déterminer ses points de blocage en compétition pour mieux les travailler. « Je pense qu’à la base, je ne suis pas du tout compétitrice », confie la grimpeuse. « J’imagine que plein de gens sont faits pour la compétition. Ça doit les galvaniser de grimper devant beaucoup de spectateurs, etc. Ce n’est pas vraiment mon cas – même dans la vie de tous les jours, dans d’autres domaines, je ne suis pas du tout compétitrice. Déjà, grimper devant du monde, ça me met la pression. »

S’ajoute à cela la peur de l’échec, « de tomber très bas en compétition », souligne Ilona. « C’est le seul endroit dans ma vie où je peux être en échec, finalement, parce qu’il y a une part d’aléa qui est, pour moi, assez difficile à accepter. Là où, par exemple, les études, si t’as envie de valider ton année, tu bosses et tu y arriveras. »

« Parfois, je me demande pourquoi je me mets autant dans l’inconfort », confie-t-elle. « Et puis, quand il y a des moments qui se passent bien, comme ce week-end [lorsqu’Ilona est montée sur le podium de la Coupe d’Europe de Žilina, en Slovaquie, ndlr], je sais exactement pourquoi je continue. Je sais que j’ai un gros travail à faire sur moi et qu’il n’y a qu’avec la compétition que je peux progresser sur ces aspects-là. Je trouve ça hyper intéressant de travailler sur soi grâce à la compète. Et je sais très bien que ce que je mets en place là, ça me servira pour plein d’autres aspects de ma vie, notamment le jour où j’aurai envie d’aller passer le diplôme de guide, par exemple. »

Ilona Serrar en montagne, dans ses Pyrénées natales @Lara Amoros

À l’équilibre, dehors

À en lire son blog, on en oublierait presque que la compétition prend autant de place dans la vie d’Ilona. Sa saison 2024-2025 a d’ailleurs été résumée en un post relativement condensé. À l’inverse, la grimpeuse semble prendre un immense plaisir à raconter ses aventures en extérieur, aussi bien chez elle, dans les Pyrénées, qu’à l’étranger – en Écosse, par exemple – ou encore dans les grandes classiques des Alpes, comme la voie Livanos, située aux intimistes aiguilles de Sialouze, dans le massif des Écrins.

« Les longueurs s’enchaînaient rapidement. Le granite, bien que croustillant sous nos chaussons, était d’une qualité remarquable », écrit-elle au sujet de cette ascension. « Parfois, un frisson me parcourait le corps en imaginant les anciens, sans friends ni chaussons, parcourir ces longueurs sans protections dignes de ce nom. L’une d’entre elles me donna particulièrement du fil à retordre : une cheminée bien trop lisse où chaque partie de mon corps avait, à un moment ou à un autre, joué le rôle de coinceur. »

« Le sourire jusqu’aux oreilles, nous n’avions pas été déçus du voyage. Cette immersion dans les entrailles du siècle dernier donnait alors du sens à toutes les heures de grimpe passées en salle cet hiver. L’objectif était simple : devenir juste assez fort pour passer lâchement dans les pas des héros – dont Livanos fait partie – qui nous ont ouvert la voie et constater le courage qu’ils ont eu de s’aventurer dans des faces que nous n’aurions même pas osé regarder. »

« C’est vraiment le fait qu’il y ait la montagne à côté qui donne du sens au fait que je fasse de la compète », rappelle Ilona. « Ce n’est pas uniquement ça, mais ça en fait vraiment partie. Dès que la saison se termine, j’ai besoin d’être dehors. J’ai besoin de retourner faire des voies en montagne. C’est vraiment un équilibre. […] Je ne pourrais pas faire que de la compète, c’est certain. Je n’y arriverais pas, il me manquerait un truc. Et en comparaison à la compète, dehors, c’est vraiment un endroit où je me sens à ma place. Il n’y a pas de stress, de pression, ni quoi que ce soit d’autre. Je suis hyper concentrée dans l’instant présent, et ça, c’est trop cool. Je fais ce que je veux. »

Ilona Serrar en montagne @Timothée Nitschke

L’amour des mots

Ilona est également pleinement elle-même en compagnie des mots. « J’adore lire. Et surtout écrire », raconte-t-elle. « J’aime bien l’idée de pouvoir garder une trace. Et contrairement aux réseaux sociaux, où j’éprouve tout de même la nécessité de tenir les gens au courant de ce que je fais, notamment vis-à-vis des sponsors, le blog, je le fais vraiment pour moi. S’il n’y avait personne pour le lire, en fait, je le ferais quand même. »

Écrire ses aventures en montagne comme sur les structures artificielles de Coupe du monde, c’est pour elle un moyen d’inscrire ses souvenirs de vie dans le marbre. « J’aime bien aussi relire, d’une année sur l’autre, ce que j’écris », confie Ilona. « Ces derniers temps, je mets même des photos des voies, avec le topo. Pas forcément toutes, mais celles que j’ai bien aimées. […] Finalement, ce blog, c’est un petit carnet de route qui me fait du bien. »