Des Jeux sous Meloni

4 minutes

Sous couvert de neutralité, la règle 50 de la Charte olympique impose le silence aux athlètes. Mais à deux jours du lancement des Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026, ce mutisme contraste violemment avec la réalité politique du pays hôte : un gouvernement d’extrême droite, mené par Giorgia Meloni, une dérive sécuritaire assumée et une crise climatique ignorée.

Des Jeux sous Meloni @Wikipedia Commons

La Charte olympique est très claire. Sa règle 50 interdit toute forme de manifestation ou de démonstration politique, raciale ou religieuse sur les sites olympiques. Officiellement, c’est le prix à payer pour préserver « l’esprit des Jeux », comme l’a récemment rappelé Kirsty Coventry, première femme élue à la tête du CIO en mars 2025, dès ses premières déclarations, faisant le choix d’éviter toute confrontation politique.

Mais à Milan-Cortina 2026, ce silence imposé prend une autre dimension. Car pendant que les sportif.ve.s sont sommé.e.s de ne rien dire, les Jeux d’hiver se déroulent sous l’autorité de Giorgia Meloni, cheffe d’un gouvernement issu du néofascisme italien, dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, le génocide à Gaza et une montée autoritaire globale.

Quand l’extrême droite s’invite à la fête

Vingt ans après Turin, la quinzaine olympique du blanc revient en Italie, pays mené depuis 2022 par Giorgia Meloni. Sa stabilité gouvernementale et la bonne tenue du budget italien en 2024 sont souvent saluées à Bruxelles, dans un pays longtemps stigmatisé pour ses carences institutionnelles. Mais cette normalisation économique masque une rupture politique profonde.

Issue du néofascisme italien, présidente depuis 2014 du parti Frères d’Italie, dont la flamme fasciste reste le symbole, Meloni incarne une droite national-conservatrice assumée. Elle se définit comme « une femme, une mère, une chrétienne », défend une vision ultratraditionaliste de la famille, combat les droits LGBT+, s’oppose à l’avortement et développe une rhétorique obsessionnelle sur l’immigration et les minorités. Si elle affirme ne pas être post-fasciste, les prises de position de nombreux cadres de son parti entretiennent une filiation idéologique largement documentée par les politologues. Avait notamment refait surface, au moment de son arrivée au pouvoir, un reportage de France 3 de 1996, où, jeune militante néofasciste, elle faisait l’éloge du dictateur Benito Mussolini.

Son allié Matteo Salvini, vice-Premier ministre, en est l’incarnation la plus brutale. Chantre du slogan « Prima gli Italiani » (« les Italiens d’abord »), poursuivi par la justice pour avoir empêché en 2019 le débarquement de migrants secourus en mer, il a fait de la lutte contre l’immigration clandestine et de la répression des oppositions son fonds de commerce politique. Sous son impulsion, le gouvernement Meloni s’attaque désormais aux militants écologistes : un projet de loi « Sécurité », surnommé « anti-Gandhi » par l’opposition, criminalise les manifestations, y compris pacifiques, avec des peines pouvant aller jusqu’à deux ans de prison pour le simple fait de bloquer une route.

C’est sous ce pouvoir que se tiendront les prochains Jeux olympiques.

L’olympique sous escorte de l’ICE

Le vernis olympique s’est définitivement fissuré avec l’annonce du déploiement d’agents de l’ICE, la police américaine de l’immigration, durant les Jeux. Cette agence a été créée en 2003 afin d’arrêter les immigrants délinquants. Mais depuis le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025, elle a une nouvelle mission : interpeller et expulser les personnes soupçonnées de se trouver aux États-Unis de manière illégale. Ainsi, en un an, l’ICE a arrêté plus de 328 000 personnes et en a expulsé 327 000, soit environ 900 personnes par jour.

À Milan, le malaise est immédiat. Le maire Giuseppe Sala affirme ne pas se « sentir en sécurité » avec l’ICE, qu’il décrit comme une milice incompatible avec une gestion démocratique de l’ordre public. Le gouvernement Meloni minimise, expliquant que les délégations étrangères choisissent leurs escortes. Le CIO se défausse, renvoyant la responsabilité aux autorités nationales et au comité olympique américain.

Mais accepter l’ICE, c’est avaliser sa présence. C’est normaliser une police de l’immigration tristement célèbre, notamment pour avoir tué deux Américains lors d’une opération de contrôle à Minneapolis début 2026, sans débat démocratique réel, au cœur d’un événement censé célébrer l’universalité et la dignité humaine.

Overdose

Présentée comme un rempart contre la politisation du sport, la règle 50 fonctionne en réalité à sens unique. Elle muselle les athlètes, interdit les gestes de protestation et étouffe les prises de position individuelles – tout en laissant intacte la dimension profondément politique des Jeux eux-mêmes.

Car choisir un pays hôte, valider un dispositif sécuritaire ou fermer les yeux sur des lois liberticides ou sur la présence de forces policières controversées n’est pas neutre. Dans ce cadre, le silence n’est pas une absence de position. C’est une forme de validation.

Tout le monde – fédérations, athlètes et sponsors – se tait. Mais pendant ce temps, les Jeux deviennent un laboratoire discret de coopération sécuritaire entre gouvernements partageant une vision très dure de l’immigration, de la contestation sociale et de l’ordre public : le rapprochement assumé entre Giorgia Meloni et Donald Trump, le déploiement de forces américaines controversées, la criminalisation des militants écologistes… Bref, un durcissement autoritaire.

Au-delà du seul cas italien, Milan-Cortina 2026 confirme la crise d’un modèle. Les JO d’hiver apparaissent de plus en plus incompatibles avec les réalités climatiques, sociales et démocratiques du XXIᵉ siècle. Faute de se réformer en profondeur, l’olympisme compense ses contradictions par toujours plus de sécurité, de communication et d’amnésie politique.