Le cas Lindsey Vonn : à qui appartient le corps d’une athlète ?

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Les cris de Lindsey Vonn ont traversé l’écran. Un son brut qui fissure le vernis héroïque du sport de haut niveau. Car derrière les images de vitesse et de maîtrise, il y a des corps. Des corps vulnérables, exposés, parfois brisés. Lors de la descente olympique, la skieuse américaine de 41 ans a lourdement chuté, voyant ainsi ses espoirs de médaille s’éteindre. Le verdict médical est sévère : fracture complexe du tibia, plusieurs opérations nécessaires. Une scène qui, en plus de largement susciter l’émotion, a relancé un débat profond : celui d’un sport qui glorifie le risque, et d’une athlète à qui l’on conteste le droit de faire ses propres choix.

Lindsey Vonn en Coupe du monde (@Red Bull Content Pool)

Lindsey Vonn ne s’est pas élancée comme les autres sur la piste de Jeux Olympiques d’hiver ce dimanche 8 février. Une semaine plus tôt, elle s’était rompue le ligament croisé antérieur. Une blessure majeure, qui, dans l’imaginaire collectif, rend presque irresponsable toute prise de risque supplémentaire. Très vite, les critiques ont fusé : mettre sa vie en danger pour une médaille, donner une image déplorable du sport, nier les discours sur le sport-santé…

Pourtant, la principale intéressée ne partage pas ce récit. Elle l’a écrit elle-même, sans détour : elle n’a « aucun regret ». Sa chute, explique-t-elle sur Instagram, est due à une erreur de trajectoire infime, à un bras accroché dans un piquet à près de 70 km/h. Pas à son genou, pas à ses blessures passées. Le ski alpin est un sport dangereux, rappelle-elle. Il l’a toujours été.

Ce point est essentiel. Le ski de vitesse ne devient pas risqué parce qu’une athlète est blessée ; il l’est par nature. Marges d’erreur minuscules, vitesses extrêmes, chocs violents. Les skieuses et skieurs qui connaissent intimement cette réalité ont d’ailleurs été nombreux à défendre Lindsey Vonn. Keely Cashman, sa coéquipière, a rappelé que ce type de chute peut arriver à n’importe qui, n’importe quand. La skieuse Federica Brignone a quant à elle été encore plus claire : «C’est son corps. C’est son choix. Ce n’est pas aux autres de décider pour elle. »

Infantilisation

Et c’est là que le débat se dédouble.

D’un côté, la question légitime de la mise en danger dans le sport de haut niveau. Le cas Vonn cristallise une culture de la performance qui valorise le dépassement coûte que coûte, le retour express, le récit du comeback héroïque. Une culture qui applaudit le risque lorsqu’il mène au podium, mais s’en offusque lorsqu’il conduit à l’hôpital. Peut-on encore célébrer ces trajectoires sans interroger le système qui les rend possibles, voire nécessaires ? Peut-on promouvoir le sport comme vecteur de santé tout en glorifiant des corps usés jusqu’à la limite ?

Mais de l’autre côté, une question plus inconfortable encore émerge : pourquoi tant de personnes se sentent-elles autorisées à décider à la place de la skieuse ?

Lindsey Vonn n’est ni une novice, ni une inconsciente. C’est une femme adulte, expérimentée, informée, qui connaît mieux que quiconque les risques de son sport. Pourtant, son choix a été disséqué, jugé, parfois méprisé. Son propre père a déclaré publiquement que sa carrière devait s’arrêter, « tant [qu’il] aura son mot à dire ». Une phrase lourde de sens.

Souveraineté des corps

Car derrière l’argument de la protection se cache souvent autre chose : une infantilisation persistante, particulièrement lorsqu’il s’agit du corps d’une femme. Aurait-on tenu le même discours à un homme de 41 ans, légende de son sport, revenu tenter un dernier exploit ? Rien n’est moins sûr. Le courage devient alors entêtement, la détermination se transforme en irresponsabilité.

Critiquer un système sportif qui pousse les athlètes à prendre des risques extrêmes est nécessaire. Mais retirer à une athlète sa capacité à décider pour elle-même ne l’est pas. La ligne est fine, mais elle est essentielle.

Lindsey Vonn incarne cette tension à elle seule. Elle est à la fois le produit d’un sport qui célèbre le sacrifice et une femme qui revendique sa liberté. La question n’est peut-être pas de savoir si elle aurait dû concourir. Mais de comprendre pourquoi nous trouvons normal qu’une carrière d’exception se joue toujours sur le fil du danger – et pourquoi, lorsque ce fil cède, nous cherchons aussitôt à désigner un coupable, plutôt qu’à interroger le cadre qui rend ces chutes presque inévitables.