Caro North : l’expé’ où elle a choisi de rester seconde de cordée
« Vivre ses rêves » est le mantra de Caro North. Cet été, l’alpiniste l’a pourtant décliné autrement – pour permettre à d’autres de réaliser les leurs. Elle a encadré un groupe de passionnées parties ouvrir des big walls au Groenland, en privilégiant une approche en mobilité douce, et ce sans jamais imposer son leadership dans la cordée. Une évidence pour celle qui signait, en 2015, la première ascension 100 % féminine du Cerro Torre. Un équilibre de vie même, entre individualisme et dimension collective, qu’elle nous a raconté dans cet interview.

Vous avez peut-être découvert Caro North grâce au documentaire « Via Sedna » qui retrace son expédition 100 % féminine entre la France et les big walls du Groenland, via les rudes mers arctiques, aux côtés de la navigatrice Marta Guemas et de six autres femmes. C’était en 2022.
Trois ans plus tard, l’alpiniste, également guide de haute montagne remet ça. Autrement. En prenant la tête de la formation de l’équipe féminine du Club alpin suisse, elle s’est engagée, avec la guide Ramona Volki, à accompagner les six grimpeuses sélectionnées vers l’expédition de leurs rêves. Leur choix s’est tourné vers le Groenland, rejoint en mobilité douce, avec l’ambition d’ouvrir plusieurs big walls dans deux fjords différents. « Ne pas prendre l’avion, c’est accepter de prendre plus de temps… pour vivre beaucoup plus d’aventures ! », explique Caro North. « Parce que, clairement, dix jours de voyage avec tous nos gros sacs, c’est bien plus d’aventures que si on avait pris un avion pour arriver directement au Groenland avec toutes nos affaires. »
Résultat : sept semaines entre grimpe et voyage – train, bus, ferry, voilier -, six nouvelles voies ouvertes, et surtout une aventure humaine inoubliable. « L’humain, c’est vraiment ce qui reste. Bien plus que les longueurs gravies ou les voies ouvertes », résume l’alpiniste. Le fruit d’une longue préparation, autant physique que mentale, qu’elle raconte dans l’interview ci-dessous.

Qu’est-ce qui t’a poussée à t’engager dans ce projet ?
Cela fait des années que le Club alpin suisse me demande de former leur équipe féminine. J’ai une solide expérience en expédition et, en tant que guide, je suis capable d’encadrer une équipe comme celle-ci. Mais j’ai longtemps refusé : je trouvais que cela représentait trop de responsabilités.
Dans ce type d’équipe, il y a des filles très fortes, qui aiment repousser les limites. Et ça me mettait un peu mal à l’aise. Puis, à un moment, je me suis dit : « Allez, je suis prête. Je vais au moins essayer. »
J’adore partager ma passion. C’est d’ailleurs pour ça que je ne suis pas seulement athlète. Je ne peux pas me contenter de mener mes propres projets et de suivre uniquement mes rêves. J’ai besoin de faire quelque chose pour les autres pour être heureuse. C’est aussi pour cela que je guide autant.

Comment s’est déroulée la préparation de l’équipe féminine pour ce projet au Groenland ?
L’essentiel de la préparation s’est fait lors de stages couvrant toutes les disciplines de l’alpinisme : montagne, escalade, grandes voies, cascade de glace, et même un peu de mixte en conditions hivernales. L’objectif était d’offrir aux filles une formation complète. Cela m’a vraiment rassurée de savoir que nous étions toutes au même niveau en matière de sécurité et de progression dans ces terrains-là.
Dans l’un de tes derniers posts Instagram, tu expliques avoir endossé un rôle totalement nouveau : tu n’as jamais été première de cordée lors de cette expédition. Comment as-tu vécu le fait d’être davantage dans la transmission ?
Mon objectif, c’était vraiment que ce soit leur expédition. Je voulais qu’elles fassent leurs propres choix, tout en pouvant s’appuyer sur mon expérience. Et honnêtement, je ne savais pas exactement comment les choses allaient se dérouler. Mais je tenais à ce que mon ego n’entre pas en jeu. Je voulais simplement les soutenir. Et finalement, ça a super bien fonctionné.
Je ne savais pas non plus si elles seraient capables de grimper toutes les longueurs en tête. On a donc fait beaucoup de préparation mentale avec des professionnels. L’idée était aussi de clarifier mon rôle : que ferait-on si, à un moment, les filles n’arrivaient pas à franchir une longueur ? Est-ce que je pouvais être une sorte de joker, en prenant la tête ? Ou fallait-il renoncer ? Après réflexion, les filles ont dit : « Oui, ça paraît logique. Si on n’y arrive pas, c’est toi qui y vas. »

Mais ce cas de figure ne s’est jamais présenté. Parce qu’elles sont vraiment très fortes. J’ai été tellement fière d’elles ! Pour la plupart, c’était la première fois qu’elles ouvraient des grandes voies aussi longues, à une telle distance de la maison. C’était génial de les voir tout faire elles-mêmes. Moi, j’étais juste là pour les soutenir en faisant beaucoup de hissage par exemple – pour qu’elles puissent garder toute leur énergie et grimper les longueurs en tête.
5 raisons qui ont fait de cette expédition l’une des plus marquantes que j’aie vécues (par Caro North)
#01. Adopter un rôle complètement nouveau
Apprendre à lâcher prise, à soutenir plutôt qu’à prendre le leadership. Pas simple… mais infiniment enrichissant.
#02. Voir les filles prendre le leadership
Assister à leurs choix, les voir tracer leurs propres voies, décider, grimper en autonomie… Une vraie leçon d’inspiration.
#03. Vivre le travail d’équipe dans sa forme la plus pure
Nous avons grimpé, cherché, résolu, avancé comme une seule équipe, sans ego : uniquement avec confiance, écoute et respect.
#04. Partager le rôle de guide
Travailler avec Ramona Volki a tout rendu plus fluide. On s’est soutenues, complétées, et on a créé un espace où les filles pouvaient vraiment s’épanouir.
#05. Éprouver la joie de les voir réussir
Porter, conseiller, transmettre… et observer leurs réussites. Une belle piqûre de rappel : parfois, prendre du recul a autant de valeur que de prendre le leadership.
La préparation mentale était-elle spécifique à ce projet ou l’avez-vous intégrée tout au long de la formation ?
Je voulais créer une base solide pour une équipe qui fonctionne bien, et pour moi, cela passait par la préparation mentale. Au début, on en a fait très peu, mais ce qui a vraiment fonctionné, c’est que nous avons rapidement identifié les attentes de chacune. À partir de là, nous avons commencé un vrai travail avec des psychologues du sport, seulement trois mois avant l’expédition.
Je pense que cette préparation mentale a été l’une des clés du succès. Nous ne nous sommes jamais disputées, même lors des voyages où nous étions constamment les unes sur les autres. Sur le voilier, contrairement à un camp de base, il n’y a pas moyen de s’isoler pour souffler : on est toutes à bord. Tout s’est superbement bien passé, car nous avions pris l’habitude de parler dès qu’un problème apparaissait. C’était vraiment incroyable et cela a rendu l’équipe incroyablement solide.

Qu’avez-vous travaillé exactement lors de vos séances de préparation mentale ?
Nous avons beaucoup travaillé sur les attentes et les peurs de chacune, ce qui nous a énormément aidées. Nous avons aussi appris à communiquer – vraiment bien, et de manière non-violente. Cela a permis de créer une base de confiance si solide que nous pouvions parler de tout, sans retenue. C’était incroyable de construire une équipe ainsi. Nous avons également beaucoup échangé sur les stratégies à adopter pour prendre des décisions, surtout en cas de désaccord.
C’était la première fois que tu vivais ces émotions partagées ?
Peut-être pas la première fois, mais c’était la première fois que tout était vraiment préparé de cette manière, et c’est ce qui était génial. Il y a trois ans, j’ai fait un long voyage avec huit copines au Groenland : nous sommes parties de France en voilier, avons ouvert une voie, puis sommes rentrées. Cette expédition m’a permis de comprendre toute la logistique pour se rendre au Groenland sans prendre l’avion. Là aussi, ça avait très bien fonctionné : huit filles à bord pendant trois mois, dans des conditions de mer difficiles.

Nous avions parlé de tout, et c’était extrêmement bénéfique. Selon mon expérience, c’est souvent le cas lorsqu’on va en montagne entre femmes : on parle plus ouvertement de ce qui nous touche. L’alpiniste est souvent perçu comme un héros – « on n’a pas peur », « on est les plus forts » – alors qu’en réalité, la préparation mentale et la gestion des peurs sont essentielles.
Nous ne sommes pas des héros. Je n’aime pas du tout l’idée qu’on dise « on est les meilleurs » ou « on n’a pas peur ». Car, comme dans tous les sports, le mental est crucial en montagne, et il est indispensable de le travailler.
La fin de l’expédition a marqué la conclusion de trois années de stages et de sorties en montagne. Comment vivez-vous l’après ?
Le plus difficile, ça a été le retour en Suisse. Après sept semaines passées ensemble dans une expédition magique, on a réalisé à quel point tout s’était parfaitement déroulé : nous nous entendions à merveille, avons ouvert de nombreuses voies, bénéficié d’une météo idéale et d’un skipper incroyable. C’était presque comme vivre dans une bulle, un rêve. Revenir en Suisse et se séparer, c’était brutal. Retrouver la réalité, ne plus être ensemble et quitter ce rêve a été très difficile pour nous toutes.
Nous sommes restées en contact – nous nous sommes déjà retrouvées plusieurs fois pour grimper ou pour faire des présentations. Nous avons également fait un débriefing avec les psychologues qui nous avaient accompagnées, pour analyser ce qui s’était passé pendant l’expédition. Cela nous a aidées à revenir doucement à la réalité, en quelque sorte.

Tu aimerais refaire ce genre de projet à l’avenir ?
Oui, absolument. Ce projet m’a vraiment rendue heureuse. J’ai adoré soutenir les autres tout en les laissant faire leurs propres choix. Comme je le disais, je n’ai pas fait de longueur en tête, et pourtant, c’a été l’une de mes meilleures expéditions. Voir ce qu’elles réussissaient à accomplir, et constater que mon rôle consistait simplement à leur ouvrir des portes et les aider sans laisser mon ego prendre le dessus, a été incroyablement gratifiant.




