Coline Béal, réalisatrice de « La Cordée de l’Après » : « J’ai compris qu’affronter la maladie, c’était comme gravir un sommet »
« Une pour toutes, toutes pour une, je connaissais bien cet adage, mais je ne l’avais jamais incarné », annonce avec émotion l’une des protagonistes de « La Cordée de l’Après », un film retraçant l’ascension du mont Blanc par huit femmes, âgées de 36 à 60 ans, en rémission d’un cancer, réalisé par Coline Béal, revenue pour encordées sur ce projet, sorti cet automne, et qui s’est très vite imposé à elle comme « une évidence ».

« On ne maîtrise pas ce qui nous arrive dans la vie ; pourtant, on a le choix de décider ce que l’on en fait », lance l’une des huit femmes de « La Cordée de l’Après ». Le ton est donné : dans ce film, l’ascension du mont Blanc, sommet maintes fois foulé, va prendre une tout autre tournure.
C’est d’ailleurs ce qui a motivé Coline Béal, réalisatrice passionnée de montagne, à s’engager dans ce projet. « Julien Viroulaud [guide de haute montagne à l’origine du projet aux côtés d’Isabelle Deschamps, l’une des huit femmes en rémission d’un cancer en route pour le sommet du mont Blanc, ndlr] est venu me chercher. J’ai adoré l’idée d’aller tourner en montagne, parce que ce genre d’occasion ne se présente pas souvent », raconte-t-elle. « Mais je n’avais pas envie de faire un film uniquement sur l’ascension : rencontrer des gens qui grimpent une montagne sans trop de sens, ça ne me parlait pas vraiment. Ce qui m’intéressait, c’était de parler de la maladie. Il y avait un beau parallèle à faire. Car très vite, en côtoyant ces femmes, j’ai compris qu’affronter la maladie, c’était comme gravir un sommet. »
« L’ascension, on l’a toutes faite. Pas forcément le sommet. »
L’une des protagonistes de « La Cordée de l’Après »

Le pouvoir de la montagne au pluriel
Cette obsession du sens, Coline Béal la doit sans doute à son parcours dans le monde du cinéma. Comédienne pendant dix ans, elle est ensuite devenue réalisatrice de fiction. Un déménagement en Bretagne l’a conduite à se tourner vers le monde du documentaire.
« L’une des huit femmes suivies pour le film ne connaissait pas la montagne », raconte Coline Béal. « C’est pourquoi, lors de notre premier week-end de préparation pour ce projet, on a fait un tout petit sommet dans les Pyrénées. Quand les filles sont arrivées en haut, leur regard émerveillé était beau à voir ; elles ont appelé toute leur famille par la suite. J’ai compris à ce moment-là que la montagne, l’océan et la nature en général pouvaient apporter énormément de choses. Ce projet m’a permis de découvrir une autre manière de vivre la montagne, plus tournée vers le partage que vers l’intérêt personnel. »
« C’était raide. Et là, je me suis dit : “Eh ben, tu peux faire encore plein de belles choses.” »
L’une des protagonistes de « La Cordée de l’Après »
À la suite de ce premier week-end, les filles s’entraînent, prennent goût à la marche et commencent l’escalade. « Tout ça, c’est resté en elles », poursuit la réalisatrice. « Elles ont pris énormément de confiance. Grâce à la montagne. […] Cette tranche de vie partagée ensemble nous a unies. Il est certain qu’elle restera à vie pour elles, comme pour moi. »
Faire sa place dans la cordée, une caméra au poing
La première fois que Coline Béal a rencontré ces huit femmes, c’était en voiture. « On avait huit heures de trajet pour aller dans les Pyrénées. Je croyais qu’elles se connaissaient très bien toutes, alors que ce n’était absolument pas le cas. Ça a assez vite été une évidence. »
Pas question, pour autant, de dégainer sa caméra : « Je pense que j’ai loupé plein de moments, c’est vrai. Mais c’est le jeu du documentaire : prendre le temps de créer du lien pour parvenir, avec le temps, à faire oublier aux personnes qu’elles sont filmées. Si j’avais sorti ma caméra dès notre rencontre, elles n’auraient pas vécu cet instant de la même façon, c’est certain. Elles se seraient peut-être fermées — il y a toujours un temps d’adaptation aussi. »
Un temps indispensable, lui ayant permis de créer une confiance mutuelle avec les huit femmes. « Parce que oui, j’ai filmé l’ascension, mais aussi des moments plus difficiles, notamment lorsqu’Isabelle allait passer des examens compliqués… Ça n’a pas été des moments faciles. » note la réalisatrice.

L’après-cancer, entre vulnérabilité et renaissance
« Le terme de rémission est assez complexe », souligne Coline Béal. « Quand les filles disent qu’elles sont en rémission, elles ne sont pas guéries. Ce qui veut dire que leur cancer peut revenir. C’est juste qu’à ce moment-là, la maladie ne progresse pas. Elles vivent donc avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et si elles sont très suivies quand elles sont malades, c’est nettement moins le cas en rémission. D’autant qu’elles ne s’autorisent pas forcément à dire “je ne vais pas bien”, parce que, justement, la maladie leur laisse un peu de répit. »
Une période que la plupart des huit femmes mises en lumière dans « La Cordée de l’Après », comme de nombreuses personnes en rémission d’un cancer, n’ont pas bien vécue. C’est pourquoi Isabelle Deschamps [qui a eu un cinquième cancer lors du tournage du film, ndlr] a créé une association, « Les PrinSEINSes ». « Elle voulait montrer aux malades qu’après, il y a de la vie, et même une vie encore plus forte », raconte Coline Béal. « Les filles sont sorties de cette maladie beaucoup plus fortes, avec davantage de confiance. Elles ont encore plus envie de vivre. Elles pleurent, elles rient. Elles sont deux fois plus vivantes que tout le monde. C’est leur élan vital que j’ai eu envie de montrer dans le film. »
« On va se surpasser pour celles qui ne vont pas le faire. Peur, pas peur, on s’en fout. Là, tu ne le fais plus pour toi. Juste pour elles : tu vas te dépasser, tu vas aller jusqu’au bout. »
L’une des protagonistes de « La Cordée de l’Après »

Au sommet, ensemble
Rien ne s’est passé comme prévu lors du tournage, puisque les filles ont appris, une semaine avant leur ascension du mont Blanc, la rechute d’Isabelle, leur compagne de cordée à l’origine du projet. Une annonce qui a d’abord démotivé la plupart des protagonistes… « S’en est suivie une transmission de flambeau. L’idée : aller le plus loin possible », détaille la réalisatrice. « Celles qui étaient contraintes de renoncer donnaient de la force aux autres, et celles qui continuaient mettaient toute leur énergie pour elles. C’était si beau à voir. »
« C’est un immense message d’espoir adressé à celles et ceux qui se battent, qui luttent et qui trébuchent […], parce que le combat vaut toujours la peine d’être livré », conclut leur guide, Julien Viroulaud, dans le film.




