Fay Manners, un hiver d’ouvertures au féminin
Ouvrir une voie n’a rien d’anodin. Cela veut dire partir sans certitude, accepter de ne pas savoir si la ligne passera, nettoyer les blocs instables. En résumé : essayer de faire sa place dans un environnement hostile… quitte à parfois renoncer. Un jeu auquel Fay Manners, alpiniste et grimpeuse professionnelle britannique installée en Valais, excelle. Cet hiver, entre le massif des Diablerets et le secteur d’Arolla, elle a signé deux nouvelles voies mixtes majeures dans les Alpes suisses. Deux ouvertures différentes, mais un même fil conducteur : le goût de l’engagement, de la création, et une manière très nette de prendre sa place dans un terrain où les femmes restent encore trop peu nombreuses à laisser leur nom.

En janvier, Fay Manners ouvre « Elles Aussi » avec l’Autrichienne Mélanie Grünwald sur la Tête aux Chamois, au-dessus de Glacier 3000. La voie, cotée M7+ A0, remonte une face nord raide, froide, sèche, où le rocher n’a rien de rassurant. Il faut avancer dans un terrain parfois instable, purger ce qui menace de partir, réfléchir à l’équipement, trouver comment rendre la ligne répétable sans lui retirer son caractère.
« C’était très raide, avec des blocs instables qu’on a dû nettoyer en grimpant. Et de manière générale, équiper la voie pour qu’elle soit répétable par d’autres a été très exigeant mentalement », raconte Fay Manners.
La difficulté est là, bien sûr. Mais « Elles Aussi » porte aussi autre chose. À leur connaissance, il s’agit de la première voie mixte ouverte dans ce secteur par une cordée exclusivement féminine. Fay Manners le dit simplement : pour elle, grimper entre femmes n’a rien d’exceptionnel. Mais puisque cela reste rare, il faut que cela se voie. Il faut que les jeunes filles puissent tomber sur des noms de femmes dans les guides, dans les récits, dans les histoires de montagne, et se dire que cet espace-là leur appartient aussi.
C’est peut-être cela, au fond, qu’ouvre « Elles Aussi » : une voie dans la face, oui, mais aussi une brèche dans le récit.
L’ouverture comme espace de liberté
Chez Fay Manners, l’ouverture est une manière d’habiter la montagne. Ce qu’elle aime, dit-elle, c’est le côté créatif du processus. Ouvrir une voie, c’est plus que réussir une ascension. C’est imaginer un passage, lire une paroi, accepter de ne pas savoir exactement ce qu’on va trouver. C’est aussi, souvent, passer des heures à nettoyer du rocher, à chercher où protéger, à revenir, à douter, à ajuster. Le résultat final – une cotation, un tracé, un nom – masque souvent la densité réelle de ce travail.
Cette attirance pour les itinéraires vierges structure son parcours depuis plusieurs années. Plus de vingt premières ascensions à travers le monde, du Pakistan à la Patagonie, du Groenland aux Alpes. Des voies mixtes, du big wall, des descentes à ski sur des faces raides et exposées. Une pratique complète, moderne, mobile, qui refuse de se laisser enfermer dans une seule case.
Son hiver suisse s’inscrit dans cette continuité. Il ne marque pas une rupture mais une confirmation : Fay Manners ne se contente pas de répéter des voies. Elle construit, elle explore, elle propose.
Arolla, la confirmation
Début mars, elle ouvre ensuite « Nostalgie Alpine » sur le pilier central du Roc Noir, au-dessus du glacier d’Arolla, avec l’Italien Marco Malcangi et l’Américain Max Kilcoyne. La voie, annoncée à M8 A0 pour 325 mètres, déroule neuf longueurs dans une face particulièrement sèche pour la saison. Peu de glace, beaucoup de terrain mixte austère : herbe gelée, protections délicates, rocher compact, passages à défricher.
Le trio passera six jours dans la voie. Six jours à monter, nettoyer, serrer, réfléchir, revenir. Six jours dans ce que l’ouverture a de moins spectaculaire et de plus vrai : un travail de patience, de précision, de ténacité.
Là encore, Fay Manners insiste moins sur la performance brute que sur l’expérience elle-même. Le mixte fait peur, dit-elle, mais elle s’y est sentie prête. Elle a passé l’hiver à s’y préparer. Cette phrase dit beaucoup de son rapport à la montagne : rien d’héroïque dans la posture, rien d’emphatique non plus. Juste une lucidité, un engagement, une confiance patiemment construite.




