Laura Pineau raconte la première féminine de « Wet Lycra Nightmare », au Yosemite
C’est la voie la plus déversante du parc national du Yosemite. Avec ses 300 mètres d’escalade, cotés 8b max, « Wet Lycra Nightmare » pourrait avoir des allures de cauchemar. Et ça a d’ailleurs été le cas lorsque Laura Pineau y a posé ses chaussons pour la première fois. Quelques jours après avoir signé la première féminine de cette voie d’ampleur, la grimpeuse parle pourtant d’un « rêve ». Une ascension menée sans aucune idée de vitesse, contrairement à son dernier projet réalisé en juin dernier : la « Triple Crown », 2 200 mètres d’escalade avalés en seulement 23 heures et 36 minutes. À la rapidité, Laura a préféré cette fois-ci la lenteur, sans pour autant se départir de sa philosophie habituelle, mêlant enthousiasme, passion et une belle dose d’acharnement. De quoi clôturer en beauté une année passée au flanc des parois du Yosemite.

Laura Pineau quitte le Yosemite le cœur lourd, mais avec, au fond d’elle, l’indéniable sentiment du devoir accompli. « C’est triste de partir. Vraiment triste, parce que j’ai quand même vécu sept mois là-bas cette année. Et j’ai rencontré des gens qui sont un peu devenus ma famille », confie-t-elle.
Dans son baluchon, la grimpeuse, encore inconnue de la scène de l’escalade mondiale il y a un peu plus d’un an, emporte avec elle de belles ascensions, notamment la première féminine de la « Triple Crown », un enchaînement mythique des trois big walls du Yosemite, jusque-là réservé à une poignée de cordées masculines. « C’est vrai que c’était une grosse année, physiquement parlant », note Laura, à peine redescendue de son dernier projet, « Wet Lycra Nightmare ». Une expérience différente sur bien des aspects, qu’elle nous a racontée, toujours avec son enthousiasme habituel.
« Je voulais revenir à de l’escalade pure et dure »
Leaning Tower – littéralement la « tour penchée » – est le big wall le plus déversant d’Amérique du Nord. Sur cette paroi, plusieurs voies, dont la fameuse « Wet Lycra Nightmare » (8b max, 270 mètres).
« J’ai entendu parler de cette voie durant l’été 2023 », raconte Laura. « J’étais à Squamish, un super coin en granit, sur la côte ouest du Canada, idéal pour s’entraîner en fissures. Arc’teryx organise là-bas, chaque année, un festival pour présenter ses quatre nouveaux films. J’y étais allée. Un des films portait sur ‘Wet Lycra Nightmare’, c’était l’ascension de Jordan Cannon et Sam Stroh. Ça m’avait vachement marquée, notamment le mouvement de la cheminée de fin. Alors je m’étais dit : pourquoi pas, un jour, aller essayer cette voie. »
Avant de voir ce film, Laura avait accompagné une amie sur la terrifiante Leaning Tower. « Ça m’avait fait peur… C’était si penché ! », se rappelle-t-elle. « Dès les premières longueurs, il fallait faire de la jumar. Tu es à 200 mètres du sol, pendue dans le vide. J’avais vraiment éprouvé cette peur qui te retourne l’estomac. »
À la suite de son ascension de la Triple Crown, aux côtés de Kate Kelleghan, durant l’été 2025, la Leaning Tower revient dans l’esprit de Laura. « Je voulais revenir à de l’escalade pure et dure, à de l’escalade où on essaie d’enchaîner les longueurs, pas de l’escalade de vitesse », se souvient-elle. « Alors je me suis dit : pourquoi pas, ‘Wet Lycra’ ? ». L’idée est simple : mesurer son évolution technique sur le granit, mais aussi mentalement, vis-à-vis de sa peur de la hauteur.
« Mes premières séances se sont super bien passées. Je n’avais absolument pas peur », raconte Laura. Rien d’étonnant au vu de son expérience dans la « Triple Crown », où elle s’était retrouvée pendue à une corde, à 1 000 mètres de haut.

La pression de la réussite
Seul bémol, et pas des moindres : Laura n’est pas parvenue à s’entraîner comme elle l’aurait souhaité pour ce projet. La faute à une douleur à l’épaule, relativement tenace, due à une chute à vélo survenue fin juillet. « Donc j’arrive fin septembre au Yosemite en me disant que je vais aller doucement dans ‘Wet Lycra’. J’avais encore un peu mal », précise-t-elle. Après dix jours, ponctués d’exercices de kiné effectués avec grand sérieux, la douleur disparaît.
Ses premières séances dans la voie sont difficiles. « Je me suis pris une claque », résume la grimpeuse. S’ensuivent six semaines, dont 17 séances passées dans la voie.
Le 25 novembre, après une grosse semaine de repos, Laura s’élance. « J’ai eu du mal à trouver des partenaires pour venir avec moi. C’était la semaine de vacances de Thanksgiving. Durant cette période, la plupart des Américains retournent dans leur famille pour un dîner avec leurs proches », explique Laura. « Un copain, John Kasaizn, m’a accompagnée. Il n’a pas grimpé, il montait à la jumar derrière moi. C’était mon premier projet où j’étais la seule à vouloir enchaîner. Et mentalement, ce n’est pas facile d’avoir juste quelqu’un qui t’assure. Tu es vraiment seule face à toi-même. Tu ne peux pas te reposer sur personne. Il n’y a que toi qui connais les mouvements, qui peux grimper en tête. Donc, si tu ne passes pas, tu sais que ça ne passera pas. Tout repose sur toi. »
Jour 1. Au programme : de la grimpe de 6 h 30 du matin à midi. Car plus tard, la chaleur est intenable. Laura enchaîne les premières longueurs. Il lui faudra pour cela plusieurs essais. « Lorsque je suis arrivée en bas de la 8b [la longueur la plus difficile de la voie, ndlr], il devait être 10 heures. Il ne me restait que deux heures d’ombre pour l’essayer », raconte la grimpeuse. « J’ai mis cinq essais. Sans succès. Et comme je commençais à fatiguer, à perdre de la puissance, de la force, je me suis reposée toute l’après-midi dans l’idée d’y retourner dès le lendemain matin. »

L’art de la préparation mentale
Après une bonne nuit de repos sur une large vire, même routine : départ dans la voie dès 6 h 30 du matin, à la fraîche. Dix essais seront nécessaires à Laura pour venir à bout de la redoutable longueur en 8b. « Ce n’est pas rien, quand même », note-t-elle. « J’ai quand même dû m’acharner. »
« À un moment, je suis parvenue à passer le crux, que j’arrivais à faire une fois sur dix. C’est hyper aléatoire comme mouvement – d’autant plus pour moi, qui n’étais pas très entraînée en bloc. Et là, je zippe sur le mouvement juste après, où je n’étais jamais tombée », précise la grimpeuse.
Déception.
Suspendue à la corde, Laura analyse. « J’étais stressée en grimpant. J’avais des pensées parasites, je n’étais pas bien et je n’arrivais pas à trouver mon flow d’escalade », confie-t-elle. S’ensuit une longue phase de doutes, « un tunnel noir de quelques minutes », durant laquelle elle se dit qu’elle vient peut-être de gâcher sa chance de réussir sa voie. « Je redescends à la vire et là, je réécoute la méditation préparée par la coach mentale. Ça a réussi à me calmer et à me remettre dedans », raconte la grimpeuse.

Laura a fait entrer la préparation mentale dans sa vie il y a seulement quatre mois, sur le conseil de sa grand-mère. « Je suis hyper proche d’elle. C’est une de mes plus grandes sources d’inspiration », confie-t-elle. « Et disons que c’est elle qui me mène au bon endroit dans la vie. »
Travailler sur son mental a « beaucoup libéré » Laura, dans sa grimpe, mais pas que. « J’ai accepté que tout ne soit pas toujours positif », confie-t-elle. « Moi, je suis une extra-optimiste. Tout le temps. Si bien que dès qu’il y a une émotion moins positive – de la tristesse, de la colère ou autre – je ne les laisse pas passer. Vu que, pour moi, c’est négatif, je les refuse. Maintenant, je les laisse apparaître, sans chercher à les cacher, voire même à les éviter. Gros, gros travail, mine de rien. […] Ma coach mentale n’est pas juste là pour m’aider à enchaîner des voies dures. Non, non. Ensemble, on travaille sur toute ma vie personnelle. Sur pourquoi j’agis de telle manière, sur comment faire de la visualisation et autres. Ça me change la vie depuis quelques mois ! Je me sens tellement plus légère, tellement plus libre aussi. Libre d’être moi-même. »
La lenteur à nouveau au centre
Une fois ses émotions mises au clair, Laura retourne dans le 8b. S’ensuivent deux chutes. « Là, je ne sais pas pourquoi, mais je me suis dit : tiens, il me faut autre chose pour me détendre. Alors j’ai mis ma meilleure playlist dansante. Du ABBA, de la Macarena. Et va savoir pourquoi, mais ça a super bien marché ! Je me suis rappelé que l’on était aussi là pour rigoler. Parce que ce jour-là, je m’étais mise une grosse pression sur les épaules. Je voulais enchaîner. »
L’essai d’après sera le bon. Une fois au relais, le moment est « assez spécial », note Laura. « C’est marrant, mais j’ai dit “It goes”, ça m’a fait penser à Lynn Hill et à son fameux “It goes, boys !” sur El Capitan ! ». S’ensuit l’enchaînement d’un 7c+ bien tenace, avant un repos bien mérité.

27 novembre, dernier jour sur la paroi. « Je pense que c’était une des plus belles journées d’escalade de ma vie », détaille la grimpeuse. « J’ai eu un flow incroyable, aucune pensée parasite. J’étais concentrée sur mon escalade, sur mes mouvements. Je ne pensais à rien d’autre. C’était vraiment spécial, cette journée […] Quand je suis arrivée là-haut, j’ai éprouvé plein d’émotions ! De la fierté, du soulagement aussi. Je n’ai rien lâché pendant deux mois, j’ai aussi été hyper patiente. Et j’ai su enchaîner des jours de 6 à 8 heures de grimpe ! »
Dresser le bilan de cette ascension, c’est, pour Laura, une invitation à faire le point sur ces sept mois passés dans le parc national du Yosemite. « Avec ‘Wet Lycra’, je voulais vivre une expérience différente », analyse la grimpeuse. « Pour la ‘Triple Crown’, nous n’avions jamais dormi sur le mur. On montait et on redescendait le jour même. On pensait tout le temps : vitesse, vitesse, vitesse. Après ce beau projet, je pense que j’avais besoin de vivre une expérience un peu plus lente, où l’on fait du camping vertical, où l’on passe nos après-midi là-haut. Quand tout est plus lent, les moments de partage sont tellement plus beaux. J’ai été hyper heureuse de passer Thanksgiving là-haut, c’était génial ! »


Cette lenteur, Laura l’avait anticipée dès le début. « Quand je suis allée dans la voie, je me suis dit : peu importe le temps que ça prendra, s’il faut rester une semaine, dix jours, je le ferai », poursuit-elle. « Par conséquent, j’avais emmené 70 litres d’eau, quand même. Ils étaient stockés sur la vire, au cas où ! […] Je voulais vraiment apprécier les moments là-haut. Je n’avais pas de réseau. Donc aucun message, mis à part ceux envoyés à mes proches via un Garmin Connect. Sans téléphone, nous étions vraiment dans le moment présent. On appréciait la cuisine. On prenait notre temps. On s’étirait. On discutait de plein de choses. La vitesse n’avait pas sa place, parce que l’on ne courait après rien. »




