Le tour du Queyras avec mon daron

11 minutes

Fin octobre, départ pour les montagnes, avec notre maison sur le dos et une chimère, les mélèzes dorés. Dose annuelle de déconnexion, retour à l’essentiel. Marcher, manger, dormir : remède à répéter autant de jours que nécessaire. Notre seule quête ? Accueillir l’automne comme il se doit, en ralentissant, juste ce qu’il faut pour davantage se sentir vivant.e. Voilà l’histoire que j’avais prévu d’écrire, avec en guise de décor un itinéraire aux petits oignons, pensé pour ne louper aucun des sommets emblématiques du coin. C’était sans compter sur l’arrivée d’un troisième protagoniste – j’ai nommé Imprévu. Il nous a beaucoup appris, surtout à moi. Car même si j’ai eu du mal à l’accepter, j’ai vite compris que c’est lui qui transforme un récit en une aventure. N’est-ce pas ce que j’étais venue chercher ?

Vue sur les sommets enneigés du Queyras @Coralie Havas

« On est bien là, loin de Manu » lance le vieil homme. Il a débarqué en trombe, avec son gros 4 x 4. De quoi venir briser notre quiétude. Abrupt retour d’un présent que l’on a fui : les actualités, la politique et les engins motorisés. Cela m’agace un peu – si je n’ai pas emporté mon téléphone sur les sentiers, c’est bien pour me tenir éloignée de l’anxiogène réalité. Mais très vite, j’en viens à culpabiliser vis-à-vis de ce privilège qui est le mien. Ras-le-bol de ce qu’il se passe « en bas » ? Aller, je fais rentrer ma vie dans un sac à dos, direction « là-haut », le paradis de la déconnexion.

Ou de la reconnexion, ça dépend du point de vue. 

Le vieil homme dégaine ses jumelles, en direction des montagnes d’en face. « Moi, je suis curieux », lance mon père qui file l’interroger. 

« Vous observez quoi ? »
« Je cherche des chamois. Ils viennent souvent en fin de journée. Vous allez dormir ici ? » 

Ici, c’est la cabane située quelques dizaines de mètres derrière nous. Car oui, ce soir, c’est grand luxe. Nous dormons dans ce que certain.es internautes ont qualifié de « bunker », ce qui a le don d’agacer mon père. « Elle est très bien cette petite cabane. Ceux qui ont écrit cela s’attendaient à quoi ? Un hôtel quatre étoiles ? Ont-ils pensé aux personnes qui ont mis de l’énergie afin que ce lieu voit le jour ? Parce que franchement, c’est du bon boulot »

Gourde à la main, je réponds par l’affirmative à notre voisin de passage : « Oui, nous allons dormir ici »

Il poursuit : « Et vous allez prendre de l’eau dans le ruisseau ? Elle est bien plus potable qu’à Paris, vous savez ! »

Je me demande alors s’il nous a pris pour des Parisien.nes. Cette idée m’amuse. La discussion s’enfuit alors vers une rassurante banalité : s’étaler autour de la pluie et du beau temps, conséquence à mes yeux d’une incapacité à laisser sa place au silence. Oui, les soirées sont bien fraîches. Oui, la neige s’est invitée sur notre chemin. Oui, les journées sont de plus en plus courtes. Et non, nous ne croisons pas grand monde sur les sentiers. 

Timidement, les mèlèzes se dorent @Coralie Havas
Timidement, les mélèzes enfilent leur parure dorée @Coralie Havas

« On n’aura pas trop été dans l’effort »

Celui que mon père l’appelle « le chasseur, avec son chapeau de Robin des Bois » vient de partir. L’imaginer tuer des chamois me donne des hauts le coeur. 

La nuit n’est pas encore tombée lorsque nous retournons à notre occupation favorite du moment : les mots fléchés. Une addiction. Je crois pourtant que c’est la première fois que je vois mon père s’adonner à cette activité. Il lui arrive même de me lancer, en pleine journée : « J’ai hâte d’être ce soir, pour les mots fléchés ».

Les mots fléchés sont arrivés plus tôt que prévu aujourd’hui. Aux alentours de 14 heures, moment où nous avons décidé de nous arrêter ici, à la cabane. Parce que le lieu était joli, bucolique. Mais aussi parce que la fin du séjour approche, et que c’était notre moyen de l’allonger. Rien qu’un peu. 

« On n’aura pas trop été dans l’effort » a concédé mon père en milieu d’après-midi, alors que nous venions de finir une énième grille – après avoir zieuté d’innombrables fois la section solutions… 

« Pas trop dans l’effort », seulement 5 heures de marche par jour en moyenne. C’est déjà beaucoup pour la grande majorité des personnes que nous côtoyons. Mais cela semble peu aux forcenés que nous avons (trop) souvent tendance à être. 

Aujourd’hui, c’était trois heures. 

Seulement. 

Je souris, repensant à ce que j’ai confié à mes amies quelques jours avant notre départ : « Mon père est toujours dans la performance, il va vouloir accélérer, doubler les étapes prévues… ». 

J’étais loin d’imaginer qu’il allait m’inciter à ralentir. Et que j’aurais autant de mal à accepter cette idée. 

« Désir frénétique de vivre »

Ralentir, ça m’angoisse. Car j’ai l’impression de louper « quelque chose ». Le terme actuel, c’est le FOMO, un acronyme venant de l’anglais « Fear Of Missing Out », que l’on peut traduire par la peur constante de passer à côté d’un événement, d’une rencontre, d’un lieu, d’une information… Ce terme est décrit pour la première fois par Patrick McGinnis, un auteur américain ayant observé ce qu’il qualifie de « désir frénétique de vivre ». 

La réponse à la question - pourquoi on est là @Coralie Havas
La réponse à la question : « Pourquoi on est là » @ Coralie Havas

Le brame du cerf vient de s’insérer dans la bande sonore de notre soirée. « Robin des Bois nous en avait parlé, tu te souviens ? » chuchote mon père. 

Les étoiles vont bientôt venir décorer le ciel, le moment est suspendu. Si nous n’avions pas ralenti, nous aurions sans doute loupé cet instant de connexion intense avec ce qui nous entoure. 

J’inspire, et me rappelle que peu importe le rythme que l’on donne à nos existences, la vie a toujours de belles choses à nous offrir. Alors, pourquoi devrions-nous nous presser ? Pour les accumuler ? Au risque d’en prendre la saveur ? 

Pas sûre que le jeu en vaille vraiment la chandelle. 

« N’est-ce pas la définition même de l’aventure ? »

Frénétiquement, je rentre coucher quelques mots sur le papier : « On part sur les sentiers avec une histoire en tête, un récit que l’on a prévu d’écrire. On a tout anticipé, l’itinéraire est tracé, les zones de bivouac identifiées, et l’on sait presque même ce que l’on va raconter à notre retour. Sauf que voilà, la plupart du temps, ça ne se passe jamais comme prévu. Ça a encore été le cas cette fois-ci. Mais n’est-ce pas la définition même de l’aventure ? N’est-ce pas ce qu’au fond, nous sommes venus chercher ? ». 

Journée pluvieuse, journée heureuse @Coralie Havas
Journée pluvieuse, journée heureuse @ Coralie Havas

J’ai débarqué dans le Queyras avec, dans mon sac à dos, l’envie d’observer les mélèzes dorés. On m’avait dit : « Tu verras, au mois d’octobre, c’est le moment idéal, tu vas te régaler ». Quelque peu déçue de constater qu’ils ne s’étaient pas encore vêtus de leur parure automnale, j’étais bien loin d’imaginer que la neige allait s’inviter à la fête dès le début de notre périple, au point de nous pousser à lever le camp. Et à revoir nos plans. Un doux rappel à l’ordre d’une règle pourtant fondamentale : on s’adapte à la montagne. Or, nous, idéalistes humains, avons souvent tendance à croire l’inverse. La réalité nous rattrape pourtant toujours. 

Riches de cet apprentissage, reçu à coup de deux heures de marche nocturne sous une neige qui semblait guère emballée par l’idée de nous laisser tranquilles, nous nous sommes reconnectés au rythme imposé par la nature, et plus particulièrement par l’automne. 

Encore une chose que je n’avais prévu ! Et pourtant, c’est sans aucun doute ce que j’ai le plus apprécié. 

Ouvrir les yeux au moment aux premières lueurs du jour. 
Attendre que le soleil s’extirpe de derrière la montagne pour commencer à envisager l’idée de se mettre en route. 
S’enivrer de la chaleur procurée par ses premiers rayons alors que les vapeurs de mon thé s’échappent vers le ciel. 
Marcher en sa compagnie. 
Anticiper, dès le milieu d’après-midi, sa fuite derrière les sommets voisins. 
Se mettre alors en quête d’un coin pour bivouaquer. Pas trop exposé au vent, pas trop en altitude, mais suffisamment pour monter sa tente face à un beau panorama. 

Tout un art. 
Et un excellent moyen de respecter son corps. 

À vrai dire, je ne suis pas sûre de trouver un tel équilibre, mêlant mouvement, repos et alignement avec mon horloge interne, dans une autre activité. Un mode de vie n’ayant qu’un seul hic pour celles et ceux possédé.es par le « désir frénétique de vivre » décrit plus haut : cette vie automnale sur les sentiers laisse beaucoup de temps libre (comprendre : « de temps sans marcher »). Presque trop. 

Heureusement qu’il y a la lecture, celle du livre conseillé par mon amie Éléonore, « Traverser les montagnes et venir naître ici », mais aussi celle des cartes IGN qui nous invitent à revenir explorer tous ces sentiers que nous n’avons pas encore foulés. 

Il y a aussi les mots fléchés, me diriez-vous. 

« On ne va pas rester ouverts pour deux randonneurs »

On ne le sait pas encore, mais cette soirée dans la cabane est notre dernière au coeur du Queyras. S’il y a bien un avantage à vivre au jour le jour, c’est celui de ne pas trop prévoir la fin du périple. On y pense forcément – car comme dit l’adage, elle est le destin de toutes les bonnes choses. Nous avons toutefois choisi de ne pas en faire une obsession, mais plutôt une suite logique. 

Ce soir, je constate encore que nous n’avons croisé aucun.e randonneur.se sur les sentiers aujourd’hui. Ayant l’habitude de m’enrichir par les rencontres, les échanges et les sourires, je trouve cela dommage. Alors certes, il y a bien eu « Robin des Bois ». Mais c’est différent, puisqu’il n’y avait pas cet impalpable entre nous, ce nomadisme qui nous unit à chaque itinérant.e. Un lien autant intense qu’éphémère. 

« C’est le jeu de l’automne » me dis-je. Et puis, cette solitude m’a permis de vivre de longues heures d’introspection. Ça arrive souvent lorsque mes interactions sont réduites, et qu’il ne reste plus que moi-même avec qui interagir. Ce n’est pas toujours agréable de repenser à certains souvenirs, je le concède, mais c’est toujours formateur de les analyser, d’en profiter pour questionner mes aspirations, et même de revoir certains plans de vie – oh pas grand chose, mais vous savez, parfois, il suffit de changer la place d’une virgule pour que la phrase sonne différemment, un peu mieux, avec davantage de fluidité. 

Demain, nous avons prévu de passer devant un refuge. J’espère qu’il sera ouvert, que je pourrais échanger, ne serait-ce que brièvement, avec ses propriétaires, voire même avec quelques client.es attablé.es sur une terrasse que j’imagine déjà ensoleillée. Une chimère qui me rappelle ma quête de mélèzes dorés. Cela me fait sourire. 

Je repense alors à l’un des habitant.es de Molines-en-Queyras, croisé quelques jours plus tôt, alors que nous faisons sécher nos tentes sur le parvis de la mairie : « Vous êtes à l’intersaison, on ne va pas rester ouverts pour deux randonneurs ». 

L’ambiance désertique de ces villages grouillant de touristes l’été m’a quelque peu décontenancée. Certes, j’avais bien conscience de cette réalité, pour l’avoir auparavant vécue, mais je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger. Pourquoi la majorité des personnes partent-elles en vacances au même moment ? Ne faudrait-il pas répartir les flux ? Changer les dates de vacances scolaires ? Proposer davantage de flexibilité aux salarié.es ? Et si cette alternance entre bourdonnement estival et quiétude automnale était ce qu’il y a de mieux pour les populations endémiques ? 

Quoiqu’il en soit, cette atmosphère particulière n’a fait que renforcer notre sentiment de déconnexion. N’est-ce pas au fond ce que nous sommes venu.es chercher ? Un peu de sauvage. Et ce sentiment final de ne pas avoir envie de rentrer, de retourner à une réalité que l’on ne choisit pas toujours ? Car franchement, la nôtre nous suffisant amplement. 

Y’a pas à dire, elle a une saveur particulière cette intersaison. 

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