Les 100 plus belles : l’odyssée de Laura Pineau et d’Elsa Ponzo en Provence

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17 765 mètres d’escalade, 681 longueurs… Le tout en 43 jours, en comptant les 7 journées de repos. Les chiffres sont vertigineux – comme très souvent lorsque Laura Pineau s’élance dans un projet. Mais ils ne font pas tout. Loin de là. « C’était génial grimper des voies soit historiques, soit des voies magnifiques. Je peux te dire qu’on s’est retrouvées [avec Elsa Ponzo] dans des grandes voies que personne ne fait plus ! » nous a raconté la grimpeuse tout juste revenue d’un long – et épuisant – voyage d’escalade à travers la Provence natale. 

Laura Pineau et Elsa Ponzo au sommet de la Sainte-Victoire @Julien N'admiras

« Vu que je revenais du Yosemite, j’avais envie de faire un projet local. L’idée était de vivre une grande aventure à côté de la maison, de sortir des sentiers battus et d’inventer mon aventure d’une manière ou d’une autre » raconte Laura Pineau. « Et pour cela, il suffisait de laisser libre cours à mon imagination ! »

L’inspiration de Laura vient du topo de Nicholas Armstrong, « Les 100 plus belles grandes voies de Provence ». Auquel elle a ajouté sa patte : à savoir une dimension de vitesse. Puisque Laura s’était notamment illustrée l’été dernier en venant à bout, aux côtés de la grimpeuse américaine Kate Kelleghan, de la Triple Crown. Un enchaînement extrêmement ambitieux, véritable rite de passage pour les grimpeur.ses de vitesse au Yosemite. L’idée est aussi claire que vertigineuse : environ 72 longueurs pour 2200 mètres d’escalade. Ajoutez à cela environ 30 kilomètres de randonnée (entre les trois itinéraires). Le tout, réalisé en moins de 24 heures. 

« Je me suis dit : pourquoi pas réaliser ces 100 grandes voies du topo le plus vite possible, un peu à la Kilian Jornet, qui avait gravi les 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes en un temps record [19 jours, ndlr] » poursuit Laura. « Les ultra-trailers m’inspirent beaucoup. Notamment leur force mentale indispensable pour s’élancer sur des challenges de longue durée. »

Laura Pineau et Elsa Ponzo (@Olivier Vin)
Laura Pineau et Elsa Ponzo (@Olivier Vin)

« Avec cette fille, je pourrais aller au bout du monde »

Premier obstacle pour ce projet : trouver la partenaire idéale. « Je voulais vivre cette aventure avec une femme, ce n’était même pas une question » raconte Laura. 

« J’avais rencontré Elsa Ponzo, aux Etats-Unis, en avril dernier, un vrai coup de cœur humain » détaille-t-elle. « Je n’avais aucune idée de qui elle était, je savais juste qu’elle voulait faire Freerider [l’une des voies les plus emblématiques située sur El Capitan, 7c+ max, ndlr]. Je me suis un peu renseignée sur elle pour préparer ce projet. C’est là que j’ai découvert qu’elle a grimpé du 8c+. C’est une machine ! Sacrée femme. »

En janvier, le duo décide de passer quand même deux jours ensemble dans le Luberon. « Dès le premier assurage où je suis tombée, Elsa m’a hyper bien assurée » se souvient Laura. « À ce moment-là,  je me suis dit qu’avec cette fille, je pourrais aller au bout du monde. »

L’art de la logistique

Moins de deux mois plus tard, à la mi-février, Laura et Elsa s’élancent dans leur première grande voie, à la Sainte-Victoire. « On s’est pris la pluie. Une grosse pluie qui nous a arrêtées en milieu de journée » raconte Laura. « On s’est retrouvées dans les nuages. On devait faire trois jours à la Saint-Victoire. Donc, là, à ce moment-là, on a décidé de partir dans les Calanques, ce qui était la meilleure solution. »

S’en suivent 15 jours de soleil. Rien de tel pour enchaîner les grosses journées. 

Les très grosses journées. « Entre 12 et 20 heures » détaille Laura. « Parce qu’il y avait à chaque fois environ deux heures de marche d’approche. Ensuite, on faisait trois grandes voies. C’était énormément de logistique ». 

À entendre Laura, la logistique est l’un des gros points de cette aventure. Elle raconte : « Il nous fallait avoir les traces GPS nous permettant de rejoindre les trois différentes grandes voies. Mais aussi de savoir comment on atteignait les rappels, combien de rappels on devait faire… Est-ce qu’on prend des cordes à double ? Combien de dégaines on prend ? Est-ce qu’on prend les coinceurs ? Quel baudrier ? Combien de litres d’eau par grande voie ? Est-ce qu’on prend un sac de hissage ou pas ? Un petit sac à dos ou pas ? Combien de bouteilles d’eau ? Ça a été grosse grosse logistique. » 

Un véritable casse-tête ! « Pendant le voyage, lors des journées de repos, on préparait les journées suivantes » poursuit Laura. « Et tous les soirs, quand on arrivait au van, il était 20 heures, et il nous fallait refaire le sac du lendemain, repréparer l’eau, etc. Ainsi, pendant que l’une cuisinait, l’autre faisait le matos. Il y a des jours où l’on n’en pouvait plus du matos ! »

« On a tout de même vécu des moments pas faciles » se souvient Laura. « Je pense que notre ennemi numéro un dans ce voyage, ça a été le vent, avec des journées à 100 km heure. Et si le vent venait de l’Est, on devait faire des grandes voies exposées Est, on savait qu’on allait se le prendre en pleine face. Mais qu’on n’avait pas le choix. »

À base, on voulait aller faire des belles grandes voies sur le rocher et c’est devenu un voyage d’alpinisme. » 

Elsa Ponzo (@Julien Nadiras)
Elsa Ponzo (@Julien Nadiras)

Adaptation

« On n’a pas pu faire toutes les 100 grandes voies présentées dans le topo » raconte Laura. « On a dû s’adapter pour différentes raisons. La première : la fermeture de certaines parois en raison de la nidification des faucons pèlerins, du hibou grand duc ou d’autres espèces. […] La plupart du temps, on a essayé quand même au plus possible de faire d’autres grandes voies dans la même difficulté ou aussi belles les unes que les autres. »

Deuxième aléa : certaines parois étaient encore mouillées. « Et troisième raison, c’est que la fin du voyage a été vraiment très difficile physiquement » confie Laura. « Mon corps commençait à me lâcher. Moi, j’ai eu un gros moment de fatigue où j’ai dit à Elsa : là, il faut qu’on fasse des grandes voies plus faciles, sinon, je sens vraiment que je vais me blesser et je vais devoir arrêter le voyage ». 

Un moment clé de leur périple, survenu aux alentours du 29e jour. 

« Je ne faisais que pleurer pendant trois jours » poursuit Laura. « Ça devenait très, très compliqué. Je n’avais plus d’énergie. Et je n’avais plus envie de sortir du van. D’autant que c’était le moment où l’on arrivait dans le Verdon. Donc, tu sais que tu t’attaques à un gros bout de rocher. C’est quand même très exposé. Il y a une ambiance. Les points sont éloignés. Je n’avais pas forcément non plus les chaussons adaptés. Beaucoup de choses qui rentraient en jeu. Vu que je n’avais pas beaucoup grimpé dans ce coin-là, je manquais d’expérience d’escalade dans le Verdon. »

Même si la cordée décide de diminuer la difficulté des grandes voies dans lesquelles elles s’engagent, Laura est à bout. « Je suis tombée à plein d’endroits. C’était vraiment trop dur et je commençais vraiment à fatiguer et à perdre patience. Cétait compliqué » confie-t-elle. « Tandis qu’Elsa n’est pas tombée une seule fois dans tout ce trip quand-même ! Elle a enchaîné toutes les longueurs à vue non-stop en sachant que ça va jusque dans le 7b+. Avec les conditions difficiles, le vent et autres. Elle est vraiment incroyable ! Donc Elsa, grosse machine. Sa capacité à être concentrée, à tout donner et à grimper comme elle l’a fait pendant 43 jours était impressionnante ! »

Coupées du monde

Originaire de Toulon, Laura avait pourtant très peu grimpé en Provence. Ce projet a donc représenté pour elle « une excellente manière d’aller à la découverte de toutes ces belles grandes voies ». Et il semblerait qu’au-delà de l’aspect performance, ce soit ce qui compte le plus à ses yeux. « À plein de moments, on a fait des grandes voies dans le 6a et c’était juste magnifique en fait » raconte-t-elle. « Je n’ai pas besoin de faire du 8b pour prendre du plaisir en escalade. C’était génial de vivre cette aventure et de grimper des voies soit historiques, soit des voies magnifiques. Je peux te dire qu’on s’est retrouvés dans des grandes voies que personne ne fait plus ! Tu vois, la Sainte-Baume et autres, le rocher était moyen, c’était un peu miteux. On s’est mis quand même des sacrés missions à des endroits, tu vois, il faut y aller quand même dans les voies historiques des années 1960. Alors le topo t’annonce 6a, 6a+. Là, je peux te dire que t’as intérêt à avoir la marge parce que ça grimpe. »

43 jours de voyage à travers la Provence, c’est long – surtout au vu du rythme soutenu que la cordée s’est imposée. 

« Ce n’est pas comme un big wall » raconte Laura. « En big wall, tu pars une semaine, voire 15 jours sur le mur et après, tu redescends, tu revois tous tes proches, les autres personnes de ton équipe. Et tu peux aussi travailler sur d’autres projets. […] Tandis que là, c’était assez one focus. Je me suis sentie coupée du monde. Ce n’est pas un sentiment que j’ai vraiment aimé. Moi, j’ai envie d’être en connexion avec le monde, pouvoir vivre des aventures avec d’autres personnes. Je suis quand même encore en train de le digérer en sachant que là, je t’avoue qu’on a fini lundi dernier. Et jeudi, j’avais l’avant-première [de son film « The Queen Swing », relatant ses aventures au Yosemite, ndlr] au Grand Rex. C’est allé très, très vite. Quoiqu’il en soit, vivre des aventures comme ça, c’est une belle manière d’apprendre à se connaître. »