Quand la randonnée devient un outil de domination : le phénomène inquiétant de l’« alpine divorce »

4 minutes

Sur TikTok, une vidéo virale montrant une jeune femme abandonnée par son compagnon en pleine randonnée a déclenché une avalanche de témoignages. Des centaines d’internautes racontent avoir vécu des situations similaires, laissées seules en pleine nature, sur une route isolée ou dans une ville inconnue. Derrière l’expression « alpine divorce », popularisée sur les réseaux sociaux, certains spécialistes voient une forme méconnue de violence conjugale : une violence par abandon, où la rupture du lien devient un moyen de domination.

Une femme seule sur les sentiers du Briançonnais @Coralie Havas

Sur TikTok, une vidéo d’à peine une minute a déclenché une vague de réactions et de témoignages. On y voit une jeune femme filmer un paysage rocheux au sommet d’une montagne. La voix tremblante, elle raconte que son petit ami vient de la laisser seule sur le sentier. « Je me sens tellement vulnérable, c’est le pire vendredi de ma vie », confie-t-elle en pleurs.

La séquence est devenue virale : plus de 19 millions de vues et des millions de likes. Mais ce qui frappe le plus, ce sont les milliers de commentaires qui ont suivi. Sous la vidéo, de nombreuses femmes racontent avoir vécu une situation similaire : abandonnées en pleine randonnée, laissées au bord d’une autoroute, en rase campagne ou dans une ville inconnue sans moyen de rentrer.

Très vite, un terme s’impose dans les discussions : l’« alpine divorce », ou « divorce alpin ».

Une expression née dans la littérature

L’expression ne vient pas des réseaux sociaux. Elle trouve son origine dans une nouvelle publiée en 1893 par l’écrivain écossais Robert Barr. Intitulée An Alpine Divorce, l’histoire raconte le projet d’un homme qui, incapable de divorcer, envisage de se débarrasser de sa femme lors d’un voyage dans les Alpes suisses.

Plus d’un siècle plus tard, le terme est repris sur TikTok pour décrire une situation bien différente, mais tout aussi troublante : celle où un partenaire abandonne sa compagne en pleine nature, souvent après une dispute ou parce qu’elle ne suit pas le rythme pendant une randonnée.

Sur les réseaux sociaux, des centaines d’internautes racontent des scènes similaires. L’une explique avoir été laissée seule sur un sentier pour sortir du Grand Canyon et avoir dû marcher pendant douze heures avec l’aide d’un inconnu. Une autre évoque deux heures passées seule dans une forêt après que son compagnon est parti devant elle.

Ces récits n’ont évidemment pas tous la même gravité. Mais ils décrivent un point commun : la sensation brutale d’abandon dans un environnement isolé.

Quand l’abandon devient une forme de violence symbolique

Pour les spécialistes des relations de couple, ce type de situation dépasse souvent la simple dispute.

La psychologue Amélie Boukhobza explique que quitter quelqu’un dans un lieu isolé peut constituer une forme de violence relationnelle. « C’est une violence par retrait », analyse-t-elle. « Une manière de sanctionner sans crier ni frapper, mais en coupant le lien et en laissant l’autre seule face à sa vulnérabilité. »

Le décor joue ici un rôle central. Une dispute en ville peut se terminer par quelqu’un qui rentre chez lui. Mais dans un environnement isolé — montagne, forêt ou route déserte — la situation change radicalement. L’absence de réseau, la difficulté à se repérer, la fatigue ou le manque d’eau peuvent transformer une simple randonnée en moment de grande insécurité.

Symboliquement, le message est brutal : « Tu te débrouilles. »

Une asymétrie qui interroge

Les témoignages qui circulent sur les réseaux sociaux présentent souvent un schéma similaire : des femmes racontent avoir été abandonnées par leur compagnon masculin. Cette répétition interroge certains observateurs.

Dans des activités comme la randonnée ou l’alpinisme, les différences d’endurance physique ou de confiance en soi peuvent créer une forme d’asymétrie. Celui qui décide d’accélérer le rythme ou de continuer seul impose alors son choix.

Pour certains psychologues, ce geste peut aussi s’inscrire dans une manière de gérer les conflits : partir plutôt que discuter, couper le lien plutôt que résoudre la dispute. Lorsque ce comportement devient répétitif, il peut installer un déséquilibre clair dans la relation : l’un décide, l’autre subit.

Dans la plupart des témoignages en ligne, les situations se terminent sans conséquences physiques graves. Mais certains cas rappellent que l’abandon dans un environnement isolé peut être dangereux.

L’affaire de Kerstin Gurtner en est un exemple marquant. Cette femme de 33 ans est morte d’hypothermie après avoir été laissée seule lors d’une ascension en Autriche. Elle se trouvait à quelques dizaines de mètres du sommet lorsqu’elle s’est effondrée.

En février 2026, son compagnon a été condamné pour homicide involontaire à cinq mois de prison avec sursis et à une amende de 9 400 euros.

Derrière le buzz, une réalité relationnelle

Si l’expression « alpine divorce » circule parfois sur les réseaux sociaux avec une pointe d’ironie, les témoignages qu’elle rassemble mettent en lumière une expérience bien réelle pour certaines femmes.

Au-delà du danger physique, beaucoup décrivent surtout un choc émotionnel : la prise de conscience brutale que leur partenaire peut partir en les laissant seules dans un moment de vulnérabilité.

Derrière la viralité du hashtag, c’est donc une question plus large qui émerge : celle des formes parfois invisibles que peuvent prendre les violences au sein du couple, même au détour d’un simple sentier de randonnée.