« Siamo tutti antifasciti »

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Aujourd’hui, « je » prends la plume, par nécessité. Parce que voilà, impossible pour moi de trouver un sujet qui me donne envie d’écrire sur nos sports de montagne cette semaine. Ça reviendra, c’est certain. De belles histoires attendent sagement dans mes carnets, je vous les dévoilerai bientôt. 

Flower Power @Corallie Havas

J’ai grandi dans une bulle rassurante, confortable. Un groupe de personnes avec qui j’allais en falaise à chacun de mes temps libres en écoutant Manu Chao dans le mini-bus. Tout était léger. Même les relations humaines. 

Surtout les relations humaines. 

C’était il y a plus de dix ans. 

Adolescent.e.s, on pensait « révolution » contre un système que l’on n’avait pas vraiment pris le temps de comprendre. 

Puis nous sommes devenu.e.s adultes. On a mis des visages sur des discours, comprenant au passage que certaines idées que l’on croyait marginales, relayées aux poussiéreux manuels d’histoire, pouvaient revenir, s’installer, se banaliser.

J’ai quand-même fait le choix de rester dans cette bulle, en choisissant d’être journaliste spécialisée dans les sports outdoor. Même si j’ai compris, à mes dépens, que le système capitaliste, prônant la productivité au détriment du bien-être humain s’était infiltré partout. Dans mon esprit, en premier lieu. Et que j’avais beaucoup de « pensées réflexes » à déconstruire. Sans parler d’une santé mentale à davantage écouter, ainsi que d’une estime de soi à bâtir autrement qu’à travers les résultats, jamais pleinement satisfaisants, de ma quête d’efficacité. 

J’ai longuement écrit sur des athlètes inspirants, nourrissant l’illusion méritocratique, je le confesse. Et j’ai prévu continuer de le faire, de manière plus nuancée, sans doute. Mais moi, ce qui m’a toujours plu, ç’a été de dresser le portrait à des personnes qui, en début d’interview, me disaient « Mon histoire n’a rien d’exceptionnel, vous savez. Je ne serai pas vexé.e si vous changez d’avis », d’analyser nos sports de montagne avec l’angle sociétal, d’en souligner leur inscription, de plus en plus marquée, dans ce fameux système contre lequel nous faisions, ados, la « révolution ». 

Écrire les marges, questionner les acquis, voilà ce qui m’anime. 

Sauf que voilà, je me suis toujours défendue comme « non-politisée ». Une position somme toute assez confortable… et privilégiée – mon nom, ma religion, ma couleur de peau ou mon orientation ne sont pas instrumentalisés dans les débats. Mon apparente neutralité n’est pourtant pas si claire… Elle protège souvent celles et ceux qui ont déjà une place. À quel moment le silence devient-il une position ?

Je crois que grandir, politiquement, ce n’est pas adhérer à un parti. 

Ce n’est pas brandir une carte. 

Ce n’est pas transformer chaque phrase en slogan.

C’est accepter que certaines lignes sont non négociables.

« Je ne suis pas politisée »

Me dire « non-politisée » était hypocrite. Car voilà des années que j’écris sur des sujets politiques. 

Je vous ai parlé de la place des femmes en montagne, de celles que l’on invisibilise, de celles que l’on essentialise, de lenteur dans un monde obsédé par la performance, de vulnérabilité dans un univers façonné par la virilité, de nos glaciers qui fondent, d’inclusivité aussi. 

Et malgré tout, je continuais à dire : « Je ne suis pas politisée ». Comme si la politique ne commençait qu’aux portes de l’Assemblée. Comme si elle ne traversait pas nos corps. Comme si elle ne modelait pas les sentiers que l’on emprunte, les refuges que l’on construit, les récits que l’on publie.

Aujourd’hui, j’avais prévu d’écrire sur « le marketing de soi », faisant une virulente critique de notre monde où les réseaux sociaux règnent en maîtres. Tout cela m’a paru bien creux, vide de sens, par rapport à mon ressenti actuel : l’actualité nationale – et mondiale – me plombe. Elle m’a fait réaliser que continuer à se dire « non-politisée » relève moins de la prudence que du déni.

La montagne, reflet de notre société

Je crois que je n’arrive pas à écrire la montagne, plus vraiment à l’analyser non plus, parce que la bulle a éclaté.

Parce que quand, dans les rues de Lyon, ville au sein de laquelle j’ai appris la rigueur journalistique, des bras se lèvent en salut nazi, je ne peux pas faire comme si cela n’avait rien à voir avec nous. 

Parce que lorsque l’extrême droite progresse en France, ce n’est pas un débat abstrait. C’est un climat. Et nous respirons tous.tes le même air.

Que devrais-je faire ? Rester dans ma bulle qui m’aide bien souvent à traverser mes tempêtes émotionnelles ? Ou bien ouvrir les yeux ? À y réfléchir, je vais essayer de naviguer, du mieux possible, entre ces deux possibilités, à la recherche d’un équilibre sans cesse remis en question. 

Ne pas s’enfermer dans le confort, voilà mon mantra depuis des années. Il prend aujourd’hui une dimension plus importante. 

Parler montagne, oui.
Parler performance, parfois.
Raconter de belles ascensions, souvent.

Mais la montagne n’est pas hors du monde. 

Elle est traversée par les mêmes tensions, les mêmes crispations, les mêmes replis. Elle aussi a ses mythes de pureté. Ses fantasmes de territoire « préservé ». Ses récits héroïques façonnés par la domination, la conquête, la performance virile. Elle aussi peut devenir un refuge identitaire. Un décor pour nostalgies autoritaires. Un espace où l’on parle de « retour aux racines » en oubliant soigneusement qui a été tenu à distance de ces racines-là.

La montagne n’est pas qu’un paysage. C’est un imaginaire. Et les imaginaires sont politiques. Qui est légitime pour prendre la tête d’une cordée ? Qui a les moyens financiers d’y accéder ? Qui est perçu comme « à sa place » sur une arête ou en refuge ? Les mêmes mécanismes d’exclusion circulent ici comme ailleurs. Plus feutrés, parfois. Plus souriants. Mais bien réels.

Alors je l’écris ici, clairement : je suis antifasciste. Pas par goût du slogan. Pas par réflexe partisan. Mais parce que je refuse toute idéologie qui hiérarchise les vies, tous les discours désignant des boucs émissaires, jouant avec les peurs identitaires pour construire du pouvoir.

Quand des bras se lèvent en salut nazi, le débat n’est plus théorique.
Quand des discours racistes se normalisent sur les plateaux télé, la question n’est plus abstraite.

Tentation 

Je continue pourtant d’essayer de comprendre, coûte que coûte. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, rend séduisantes des idées qui excluent, qui simplifient, qui promettent l’ordre par la désignation d’ennemis ?

Je refuse pourtant d’adopter une vision manichéenne du monde, me contentant de dire : « Ce sont des méchants ».

Ce serait trop simple. Et dangereusement confortable.

Je crois qu’il y a la peur, bien sûr – du déclassement, de perdre sa place, d’un monde qui change trop vite. De la fatigue aussi – démocratique, sociale, écologique. S’ajoute à cela le sentiment d’être invisibilisé (je pourrais vous en parler longuement), de ne plus compter, de ne plus comprendre les codes d’un monde qui se transforme.

L’extrême droite sait parler à ces failles-là. Elle offre des réponses courtes à des problèmes complexes, des coupables quand la réalité est systémique et un récit clair quand le monde est flou.

Je peux comprendre la tentation de la clarté, l’attrait d’un discours qui promet protection et stabilité. Mais comprendre n’est pas valider. La souffrance sociale n’autorise pas le racisme. Le désarroi ne légitime pas la hiérarchisation des vies.

Comprendre, pour moi, c’est refuser la caricature. Mais c’est aussi refuser la complaisance.

Parce que raconter la montagne au féminin, mais surtout au pluriel, comme je fais ici, implique de refuser ce monde qui divise, qui exclut, qui hiérarchise.

« Siamo tutti antifascisti » : c’est un engagement, une évidence. Et c’est ainsi que je continuerai à raconter des histoires – avec puissance, avec délicatesse, avec liberté.

Parce que liberté et égalité ne sont jamais neutres. 

Elles se choisissent.
Et elles se défendent.