« Sintonia » : l’ouverture d’un big wall de 800 mètres, par une cordée 100% féminine

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Le 20 août 2026, cinq femmes – Laura Pineau, Gisely Ferraz, Danielle Pinto, Julia Trojan et Miya Tsudome – atteignaient le sommet de la Pedra Baiana, au Brésil, après avoir ouvert un big wall de 800 mètres. Une ascension qui aurait pu n’être qu’une nouvelle ligne tracée dans le granit. Mais « Sintonia » raconte aussi autre chose : celle d’une génération de grimpeuses qui prend sa place sur les grandes parois, dans un pays où les femmes ont longtemps été empêchées de pratiquer certains sports.

« Incompatible avec leur nature », « inadapté au corps féminin », « trop violent »… Dans les années 1940, ces arguments sont régulièrement mobilisés au Brésil pour justifier la restriction de la pratique sportive des femmes. Ils émanent notamment de responsables politiques, de médecins, d’éducateurs et de médias, dans un contexte où les rôles assignés aux femmes reposent largement sur leur fonction reproductive et maternelle.

En 1941, le gouvernement de Getúlio Vargas promulgue le décret-loi n° 3 199, qui organise le système sportif brésilien et crée notamment le Conseil national des sports (CND). Son article 54 dispose alors :

« Les femmes ne seront pas autorisées à pratiquer des sports incompatibles avec les conditions de leur nature »

Le texte ne cite pas explicitement les disciplines concernées. Mais le Conseil national des sports va rapidement préciser les contours de cette interdiction. En 1941 déjà, des recommandations excluent notamment le football, le rugby, le polo et le water-polo, considérés comme trop violents ou « non adaptés » au corps féminin. En 1965, une nouvelle réglementation interdit explicitement aux femmes la pratique de plusieurs disciplines, parmi lesquelles le football, le football en salle, le beach soccer, le rugby, le polo, le water-polo, la boxe, les sports de combat, l’haltérophilie et le baseball.

Pendant toutes ces années, pourtant, les femmes ne cessent pas de jouer. Des équipes continuent à se former et à disputer des rencontres, souvent en dehors des cadres officiels. Mais l’interdiction institutionnelle contribue à effacer une partie de cette histoire : faute de reconnaissance, de compétitions structurées et d’archives, de nombreuses performances restent absentes des récits officiels du sport féminin brésilien.

L’interdiction est finalement levée en 1979. Mais sa disparition ne suffit pas à effacer plusieurs décennies de marginalisation. Le football féminin reste notamment dans une zone grise : il n’est plus interdit, mais n’est pas encore pleinement réglementé ni soutenu par les instances sportives. Il faudra attendre 1983 pour qu’un cadre officiel soit mis en place au Brésil.

« 800 mètres de fissures, de cheminées, d’offwidth, de dalles et de longueurs verticales vertigineuses »

« À 16h30, le 20 août 2026, cinq femmes se tenaient au sommet de la Pedra Baiana », écrit Laura Pineau, peu après son ascension aux côtés de Gisely Ferraz, Danielle Pinto, Julia Trojan et Miya Tsudome.

Ensemble, elles viennent d’ouvrir une voie de 22 longueurs sur le versant droit de la face : « 800 mètres de fissures, de cheminées, de passages larges, de dalles et de longueurs verticales vertigineuses ». Un projet 100 % féminin, pensé et réalisé collectivement, qui prend une résonance particulière dans un pays où l’accès des femmes au sport a longtemps été encadré, limité, voire interdit.

« Lorsque nous avons posé les yeux sur la Pedra Baiana pour la première fois, nous avons été impressionnées, intimidées même », détaille Laura Pineau. « La paroi était immense, abrupte… Mais nous étions déterminées à ouvrir une voie dans cette face. »

Après deux jours d’exploration, le premier itinéraire envisagé se révèle finalement impossible. Les cinq grimpeuses redescendent en rappel et cherchent une autre ligne. C’est grâce à leur drone qu’elles repèrent, plus à droite, un pilier qui semble accessible par des fissures situées plus bas. Au-dessus, un immense mur vertical. « Ça y est, nous avions trouvé notre voie » note Laura Pineau.

Un itinéraire que la cordée commence à équiper le 2 août 2026. Danielle Pinto ouvre la première longueur, suivie par Gisely Ferraz, qui en ouvre deux autres, dont un offwidth inversé particulièrement exigeant. « Chaque journée nous réservait son lot de surprises et de défis » raconte la grimpeuse française. « Nous avons essayé de suivre la ligne la plus naturelle possible, en progressant à travers des fissures, des piliers, des dalles et des parois abruptes. »

« Le 20 août, nous nous sommes réveillées à 4 heures du matin pour le push final » poursuit-elle. « Danielle et Julia [Trojan, ndlr] sont parties en tête pour ouvrir d’autres longueurs tandis que Gisely, Miya [Tsudome, ndlr] et moi-même travaillions sur la 9e longueur. Après quelques heures, nous nous sommes retrouvées et avons poursuivi l’ascension ensemble. Gisely était en tête sur les deux dernières longueurs, contournant d’énormes blocs instables avec l’expérience et l’efficacité qui avaient fait d’elle un membre indispensable de notre cordée. Et puis, tout à coup, nous y étions. À 16h30, le 20 août 2026, cinq femmes se tenaient au sommet de la Pedra Baiana ». 

« Atteindre le sommet exigeait bien plus que de la force et de la ténacité. Nous avons dû trouver l’harmonie nous faire confiance et apprendre à évoluer en synchronisation avec la roche, la paroi et les conditions en constante évolution » raconte la cordée 100% féminine qui a tout naturellement donné le nom « Sintonia » à leur voie, un mot signifiant « harmonie » en portugais. 

Ensemble, elles ont écrit un bout de l’histoire de l’escalade au Brésil

Laura Pineau : « J’ai l’âme d’une aventurière »

Grimpeuse professionnelle française, entrée dans la légende du Yosemite en juin 2025, aux côtés de l’Américaine Kate Kelleghan. Toutes deux sont venus à bout de la « Triple Crown », un enchaînement mythique des trois big walls aux États-Unis (El Capitan, le Half Dome, le mont Watkins, soit environ 72 longueurs pour 2200 mètres d’escalade), jusque-là réservé à une poignée de cordées masculines. Une première féminine donc, réalisée en 23 heures et 36 minutes, fruit d’un entraînement millimétré, d’une véritable osmose et d’une détermination sans faille, qu’elles racontent dans « The Queen Swing », un film qu’elles ont co-produit. 

Après avoir fait ses gammes en Europe et aux États-Unis, Laura Pineau a eu une envie d’aller explorer les big walls brésiliens. « J’ai l’âme d’une aventurière. Car ce que j’aime par dessus tout, c’est l’exploration », nous confiait-elle dans une récente interview. 

Danielle Pinto : « Je vous encourage vivement à jouer un rôle dans la vie d’une autre femme »

Monitrice d’escalade et professeure de yoga, Danielle Pinto rêvait depuis des années d’ouvrir un big wall avec une équipe entièrement féminine.

Elle grimpe régulièrement avec des femmes, notamment aux Três Picos de Salinas, à Rio de Janeiro, qu’elle fréquente depuis 2007. Elle y a notamment gravi à deux reprises, avec Mônica Filipini, le « Pico Maior », un mur de granit de 700 mètres. Mais au-delà de ses propres ascensions, Danielle s’intéresse depuis longtemps à la question de l’accès des femmes au sport. « De nombreuses femmes n’ont toujours pas accès à la pratique sportive, que ce soit par manque de moyens financiers ou en raison de contraintes culturelles et sociales », écrivait-elle en 2021.

Elle lançait alors un appel qui prend, à la lumière de « Sintonia », une dimension particulière : « C’est pourquoi je vous encourage vivement, vous qui pouvez profiter des bienfaits des sports d’aventure, à jouer un rôle dans la vie d’une autre femme qui ne peut pas encore vivre cette expérience. Lui donner un coup de pouce, partager vos connaissances, lui permettre à son tour de découvrir tout ce que ces pratiques peuvent offrir. Car ensemble, nous sommes plus fortes. »

Julia Trojan : « Un nouveau monde s’ouvre à moi »

Ingénieure en mécanique en année sabbatique, Julia Trojan possède une importante expérience du rééquipement des voies. Son objectif est simple : grimper. Partout. Tout le temps.

« Lorsque les pieds quittent le sol, que les mains et les pieds touchent la roche, un nouveau monde s’ouvre à moi », racontait-elle sur Instagram après son ascension du Pico Maior de Friburgo, une montagne brésilienne située dans la serra do Mar, dans l’État de Rio de Janeiro.

Elle y décrivait une montagne bien différente de celle que l’on aperçoit depuis le sol : « Un monde de détails que l’on aperçoit à peine de loin. Mais en plongeant dans cet univers, on découvre que la montagne est bien plus qu’une simple formation géologique, statique. Et lorsque l’on explore ses détails, ses prises, sa végétation, on renoue avec nos origines. Nous sommes une petite partie importante de ce tout, indissociables de cette immensité. »

Gisely Ferraz : « Faites de vos traumatismes votre plus grande source d’inspiration »

Grimpeuse professionnelle brésilienne, dotée d’une grande expérience de l’escalade en big wall et en alpinisme, Gisely Ferraz mène une vie nomade en van. Elle a notamment coanimé les stages « The Art of Offwidth Clinics » avec Pamela « Shanti » Pack, au cours desquels elles ont réalisé des premières ascensions dans le célèbre désert de l’Utah, aux États-Unis. En parallèle de son activité, Gisely Ferraz propose des stages, aussi bien destinés aux grimpeurs débutants qu’aux intermédiaires en Patagonie.

Une grande partie de son parcours a été façonnée par la perte de son « amoureux, meilleur ami et  compagnon de cordée », Ken Anderson, lors d’un tragique accident d’escalade survenu à Squamish, au Canada, en 2019. Après plus d’un an passé à surmonter son traumatisme et à bénéficier du soutien de la communauté des grimpeur.ses et de ses amis, Gi a retrouvé la joie et la résilience grâce à l’escalade : « Faites de vos traumatismes votre plus grande source d’inspiration » écrit-elle à ce sujet sur son blog. Avant de poursuivre : « Soutenir la communauté des grimpeur.ses et lui rendre ce qu’elle m’a apporté demeure l’un de mes principaux objectifs »

Grimpeuse professionnelle brésilienne, Gisely Ferraz possède une solide expérience du big wall et de l’alpinisme. Nomade en van, elle partage également son expérience à travers des stages et des formations, notamment autour de l’offwidth.

Son histoire avec l’escalade est aussi marquée par une épreuve intime. En 2019, son compagnon et partenaire de cordée, Ken Anderson, décède dans un accident d’escalade à Squamish, au Canada. Après cette perte, Gisely retrouve progressivement dans l’escalade un espace de résilience, mais aussi de transmission. Elle a notamment coanimé les stages « The Art of Offwidth Clinics » avec Pamela « Shanti » Pack, au cours desquels elles ont réalisé plusieurs premières ascensions dans le désert de l’Utah.

« Faites de vos traumatismes votre plus grande source d’inspiration », écrit-elle à propos de son parcours. Avant d’ajouter : « Soutenir la communauté des grimpeur.ses et lui rendre ce qu’elle m’a apporté demeure l’un de mes principaux objectifs. »

Miya Tsudome : « Il est essentiel que des femmes soient également derrière l’objectif »

Photographe et réalisatrice, Miya Tsudome a déjà travaillé aux côtés de Laura Pineau au Yosemite, notamment sur le projet « Wet Lycra Nightmare ». « J’avais été époustouflée par ses méthodes, son style d’escalade et le sentiment de sécurité qu’elle m’inspirait sur la paroi. Je savais qu’elle saurait magnifiquement immortaliser cette aventure, mais surtout, qu’elle ferait partie intégrante de l’équipe, en ouvrant des longueurs à nos côtés », souligne Laura Pineau.

Miya raconte les grands espaces aussi bien à travers des ascensions historiques sur El Capitan que dans des récits qui mettent en relation identité, escalade et environnement. Pour elle, être derrière l’objectif est aussi une manière de prendre part à l’histoire qui s’écrit sur la paroi. « J’adore la camaraderie qui naît lorsque des femmes photographient d’autres femmes, une expérience que nous partageons ensemble sur la paroi. Mais le fait de créer ensemble des photos qui marqueront l’histoire du sport revêt également une grande importance à mes yeux », expliquait-elle récemment. « Ce sport compte tant de femmes incroyablement fortes, qui dominent sans conteste l’escalade libre sur grande paroi. Et je trouve qu’il est essentiel que des femmes soient également derrière l’objectif pour immortaliser ces moments. »

Le dernier magazine d’encordées

Pour ce nouvel opus, je vous invite à ouvrir de nouveaux « Horizons ». Au fil de ces pages, vous retrouverez des portraits inspirants, des enquêtes, des témoignages intimes et des réflexions sur la montagne comme espace de création, d’engagement et d’évasion. Avec, en fil rouge, un grand dossier consacré à « Montagne et art, l’inspiration des cimes ».