« Tandem » : le ski engagé façon Elisabeth Gerritzen et Maude Besse
L’une est une fille d’agriculteurs. L’autre, un pur produit de la gentrification. Les chances qu’elles se rencontrent étaient quasi inexistantes… du moins sur le papier. Car cela fait une dizaine d’années que le ski a mis Maude Besse et Elisabeth Gerritzen sur le même chemin de vie. Celui des pentes abruptes de Verbier, des compétitions à travers le monde, via le prestigieux circuit du Freeride World Tour, mais surtout, celui de l’engagement. Une histoire racontée dans le film « Tandem », un court-métrage de 26 minutes où la sincérité du récit rencontre l’humour et la puissance des images de ride. Réalisé par Alicia Cenci, il a reçu le prix de la meilleure réalisation féminine au festival Femmes en montagne 2025.

Auditorium Seynod, Annecy.
Samedi 15 novembre, 20 heures.
La salle est comble. Des centaines de personnes sont réunies pour passer une soirée sur le thème de la montagne au féminin. Dans la foule, des athlètes pro, des réalisateur.ices, des acharné.e.s qui passent difficilement un week-end sans aller « là-haut » mais aussi des curieux.ses avides de découverte, d’inspiration. Quatre films sont au programme : « Zahir », retraçant la première ascension féminine d’une des grandes voies les plus difficiles des Alpes, « Queen of the Catskills », le parcours de la première femme à skier en hors-piste sur 33 des plus hauts sommets des Catskills, une région au nord de New York, « Girls Move Mountains » qui suit le championnat annuel de football féminin dans la chaîne de montagne Karakoram, au nord du Pakistan, et « Tandem » qui lance les festivités.
Dès les premières minutes, on comprend très vite que l’on n’aura pas affaire à un énième film de « ski porn ».

En un mot « Tandem » parle d’engagement. Sous plusieurs angles : social, politique, intime, et même physique. Car peu importe la ligne choisie, Elisabeth Gerritzen et Maude Besse, les deux athlètes à l’affiche du film, cultivent l’art de s’engager droit dans la pente, guidées par leurs convictions, leur passion aussi. Mais non sans peur.
Une chanson ouvre le bal : « Tu préfères Rebeka Warrior ? » de ThelmA. Des « wow » d’admiration se font entendre dans la salle. Peut-être soulignent-ils la beauté du ski des deux protagonistes ? Ou du choix d’Alicia Cenci, la réalisatrice, de faire appel à Rebeka Warrior, icône indétrônable de la scène musicale queer, dès la première minute de son court-métrage ? Peu importe finalement. Chacun y va de son interprétation… Et tout le monde y trouve son compte !
Quoi qu’il en soit, le ton est donné. Aucun doute, nous sommes bien au festival Femmes en montagne.

Très vite, la salle est embarquée par l’humour décapant de Maude et d’Elisabeth. Deux skieuses professionnelles suisses aux personnalités qui ne laissent pas indifférentes.
La première, fille d’agriculteurs, a grandi à Bruson, face à Verbier, l’un des hauts lieux du ski freeride mondial. Elle a appris à skier avant de savoir marcher. Spontanée, elle est, selon certains, la skieuse la plus sous-estimée de sa génération.
Tandis que la seconde, autoproclamée « championne du monde inattendue », a découvert le ski grâce au chalet que ses parents ont acheté à Verbier. Introvertie, hypersensible, elle cultive l’art de tout remettre en question – surtout elle-même.
Tout les oppose. Quoique. Car tout au long du film, Maude et Elisabeth nous démontrent le pouvoir de l’amitié, véritable moteur leur ayant permis de tracer leur propre ligne dans l’industrie du ski. Chacune à sa manière.
Elisabeth : « Maude m’a tout appris en ski »
Maude : « Elisabeth m’a tout appris de la vie »
Après des années de compétition sur le prestigieux circuit du Freeride World Tour, les skieuses pro redécouvrent désormais le plaisir brut de skier pour elles-mêmes, libérées de toute idée de classement. C’est donc tout naturellement qu’elles ont fait appel à Alicia Cenci, réalisatrice qui met un point d’honneur l’idée de « capturer les moments décisifs où les femmes savourent la liberté d’exprimer leur véritable personnalité », pour raconter ce chemin commun.
INTERVIEW AVEC ALICIA CENCI, RÉALISATRICE DE « TANDEM »
Pourquoi avoir décidé de mettre à l’écran le duo formé par Maude et Elisabeth ?
Ce sont elles qui sont venues me voir avec cette idée de film. Ce sont donc elles qui m’ont choisie plutôt que l’inverse. Je les connais très bien, principalement parce que j’ai travaillé sur le Freeride World Tour pendant très longtemps — j’y travaille toujours en freelance. J’avais aussi déjà réalisé un film avec Elisabeth. Nous savions donc que nous arrivions bien à travailler ensemble.
J’ai accepté de travailler avec elles parce que je savais que ça allait être marrant. Je n’aime pas trop faire des films de ski classiques ! Dans mes films de ski, les garçons me disent souvent : « Ah, il n’y a pas assez de ski ! ». Tandis que les filles me disent : « Ah, c’était trop bien ! ». Disons que je fais des films de ski où il n’y a pas que du ski. J’aime bien raconter des histoires un peu différentes.
Ce qui m’a tout de suite plu, c’était le côté militant d’Elisabeth, et le côté militant – un peu « maladroit », je dirais – de Maude. J’aimais bien l’idée de raconter le freeride féminin à travers ce duo-là, qui ne correspond pas à une féminité que l’on a l’habitude de voir à l’écran.
Dans ton film « Fragments choisis », sorti il y a déjà trois ans, le militantisme d’Elisabeth est nettement plus explicite que dans « Tandem ». Pourquoi ce choix ?
Elisabeth est très politisée, très revendicatrice. Elle a beaucoup donné son avis sur la place des femmes dans le freeride, et sur la place des femmes dans le ski en général. Et je pense qu’elle était un peu fatiguée de tout ça.
C’est d’ailleurs l’une des premières choses qu’elle m’a dites : « Je ne veux pas que ce soit la révolution, mais je veux quand même qu’on fasse passer des messages, d’une manière ou d’une autre. » De toute façon, Elisabeth ne pourra jamais faire quelque chose qui n’ait pas de sens.
Quand Maude et Elisabeth sont venues te voir avec ce projet, il y avait déjà une idée directrice ? Ou le fil conducteur du film s’est-il construit ensemble, au fil du temps ?
Ce qu’elles voulaient raconter, c’était vraiment leur amitié improbable – en tout cas sur le papier – qui n’aurait jamais existé si elles n’avaient pas aimé le ski ensemble. Maude et Elisabeth viennent de deux classes sociales très différentes, qui ne sont pas amenées à se rencontrer dans la vie de tous les jours. Une fille d’agriculteurs et une fille de « gens qui travaillent dans des bureaux à Genève », comme le dit Elisabeth… En général, ça se rencontre peu, parce qu’il y a très peu de mixité sociale dans le ski.
Elles sont arrivées en disant : « C’est ça qu’on veut montrer. »
Et tout le reste – le ton, la manière de raconter, la dynamique – c’est venu ensuite.
Finalement, au-delà de leur passion pour le ski, ce qui les rassemble, ce sont leurs questionnements autour de leur légitimité dans cette industrie, non ?
Oui, tout à fait. C’est l’une des sous-lectures du film. Et ces questionnements autour de leurs légitimités respectives viennent de leur classe sociale, et de leur appartenance – ou non – à ce groupe. Le freeride, c’est tellement codifié…
Elisabeth a l’impression qu’elle n’appartient pas, parce que c’est une « fille de weekender », on va dire. Elle est tout droit issue de la gentrification de Verbier. Donc elle se dit : « Je n’ai pas ma place parce que je ne viens pas du coin. Je suis moins légitime. » Tandis que, de son côté, Maude, elle fait partie des meubles.
Et à l’inverse, Maude se dit : « Je suis arrivée sur le Freeride World Tour en ayant l’impression de ne pas être à ma place, parce que tout le monde avait beaucoup voyagé, tout le monde parlait anglais… » Sous-entendu : tout le monde appartenait à une autre classe sociale.



Quand je présente « Tandem », je le dis toujours : « Ça change des films de ski habituels. Il n’y a pas que du ski porn. C’est plus engagé… et hyper rafraîchissant ! ». Tu es d’accord ?
Oui. De manière générale, je dis toujours que mes films de ski ne sont pas « classiques ». Je trouve qu’il y en a déjà bien assez, que les gens font ça très bien… et surtout, je n’ai pas envie de proposer ça. Après, « rafraîchissant », je ne sais pas. Moi, je le trouve rafraîchissant, et j’espère que c’est aussi le cas pour celles et ceux qui le visionnent.
Le mot « rafraîchissant », il m’est venu en écoutant les réactions des spectateur·ices pendant la diffusion de « Tandem », au festival Femmes en montagne. Beaucoup ont ri ; ton film a vraiment créé une belle énergie !
Oui, c’est vrai. Et c’est quelque chose qu’on retrouve à chaque projection. On en est vraiment contentes. Parce que tu n’imagines pas le stress qu’on a eu à l’avant-première. On se disait : « Oh putain, on espère qu’ils vont rigoler ». Entendre tout le monde rire, et voir que ça fait le même effet à chaque fois, ça rassure beaucoup.
Mais après, le fait que le film soit très basé sur l’humour le rend pas très international, je pense. Disons que c’est mieux de parler français pour comprendre certaines blagues.
C’est toi qui as choisi les musiques ?
Non, ce sont les filles. Je leur ai demandé de faire une playlist avec les musiques qu’elles aimaient bien, en me disant que j’allais m’en inspirer pour donner un ADN au film. Et qu’ensuite, j’irais chercher des musiques un peu similaires mais libres de droits, quoi. Et puis en fait, j’ai commencé à monter sur leurs titres et je me suis dit : « Mais en fait, c’est vraiment trop stylé. »
J’ai envoyé à chaque fois le petit passage utilisé dans le film à l’artiste, en disant : « Coucou, on aimerait bien utiliser votre musique. Nous, on trouve que ça claque. Est-ce que vous seriez d’accord ? Et si oui, ça coûte combien ? ». Et ils ont toutes et tous été d’accord.
Est-ce que, d’après toi, le fait que tu sois une femme a changé la manière dont ce film a été construit, monté, etc. ?
Oui, complètement. Monté, je ne sais pas. Cadré, en tout cas, oui. Je ne pense pas que les filles auraient été aussi ouvertes, aussi enclines à se livrer et à être naturelles avec un garçon derrière la caméra. Après, un garçon dont elles auraient été extrêmement proches, peut-être que oui, mais je pense qu’il y a quand même vraiment un truc. Et aussi, tu as raison, un petit peu dans la narration, dans le montage, dans la manière dont je montre les choses. Le fait d’être une fille, ça change.
Typiquement, pour « Didi » [un film mettant en lumière cinq femmes népalaises ayant choisi l’alpinisme comme moyen d’émancipation, ndlr], par exemple, la première fois que j’ai montré le film à The North Face, on m’a dit : « Mais pourquoi est-ce que vous ne dites à aucun moment que c’est un film 100 % féminin ? ». Je leur ai répondu : « Parce qu’en fait, on n’aurait jamais dit l’inverse si ça n’avait été que des garçons. »
J’aime beaucoup le rythme de « Tandem ». Cette alternance entre moments sérieux sur leur parcours, leur vulnérabilité, leur recherche de place, et des touches d’humour, avec un montage beaucoup plus dynamique.
Oui, c’est parce que j’ai le choix de rythmer le tout. À chaque fois que je construisais une partie, je voulais qu’il y ait un petit bout sur un thème donné, que je choisissais, puis un peu plus de légèreté — que ça vienne de Maude ou d’Elisabeth – puis un peu d’action, de ski.
Ce qui était vraiment important pour moi, c’était que ce film fasse rire. Qu’il soit, comme tu l’as dit, « rafraîchissant ». Et ça, je pense que c’est vraiment en grande partie grâce aux personnages. Les filles… si ça avait été deux autres personnes, si elles n’avaient pas été aussi drôles, j’aurais beau être une réalisatrice de talent ou je ne sais quoi, je n’aurais jamais réussi à créer un duo aussi cool. Franchement, le succès de ce film repose beaucoup sur ces deux humaines et sur leur super personnalité.
OÙ VOIR « TANDEM » ?
« Tandem » fait actuellement la tournée des festivals. Rendez-vous sur l’Instagram d’Alicia Cenci (@aliciacenci) pour connaître les prochaines dates.
La prochaine diffusion aura lieu au cinéma de Talloires (Haute-Savoie), le dimanche 7 décembre à 18 heures. Pour seulement 5 €, l’ensemble des films primés par le Festival Femmes en montagne sera présenté : « Va dans les bois, va », « Hold On Together » et, bien sûr, « Tandem ».
Vous pouvez également retrouver « Tandem » sur le site du festival Femmes en montagne, jusqu’au 5 janvier. Pour y accéder, il vous faudra souscrire à un « pass en ligne » qui, pour 25 €, donne accès à 31 films, soit plus de 10 heures de contenus exclusifs.




