« Va dans les bois, va » : un été d’alpage entre femmes, dans le Queyras
« Va dans les bois, va » n’est pas une énième histoire d’estive, non. Ce documentaire de 43 minutes, c’est une œuvre d’art à part entière. Récompensé au Festival Femmes en montagne à l’automne (Grand Prix du jury), il suit trois bergères débutantes, Sana, Chloé et Natalie, confrontées à la solitude, à la beauté du Queyras estival, aux dangers et aux joies de cette rude vie. Son réalisateur, Robin Pogorzelski, transmet avec une grande sensibilité ce lien unique qui relie ces trois femmes de générations différentes, et nous invite au passage, discrètement, à réfléchir sur le concept de « femme sauvage ».

« Va dans les bois, va » suit trois femmes en estive dans le Queyras (Hautes-Alpes), toutes de générations différentes. D’abord, il y a Sana, une enfant de neuf ans à la rafraîchissante joie de vivre. À ses côtés, Chloé, sa mère, ancienne danseuse, et Natalie, sa grand-mère, ayant abandonné ses études d’infirmière pour devenir aide-soignante. Sans oublier leur chien Réglisse, ainsi que leurs 995 brebis.
Bergères débutantes, elles découvrent ensemble cette nouvelle vie, explorant au passage leur rapport au vivant lors d’un été en alpage où, finalement, chacune s’exprime, sans pathos, sur le métier de berger, la mort des animaux et la prédation par les loups.
À noter l’absence de voix off. À la place, une mélodieuse musique sublime le film : « Lo boier », un chant régional occitan, « le chant du bouvier » (ou vacher, la personne qui garde les bœufs), parfois considéré comme le seul chant cathare connu à ce jour. Dans « Va dans les bois, va », cette chanson traditionnelle polyphonique a été reprise par le groupe Samaïa, composé de trois femmes – Éléonore Fourniau, Noémie Nael et Luna Silva – aux voix solidement ancrées dans la terre, qui mettent à l’honneur les langues régionales de France, d’Europe, autant que celles du Moyen-Orient. Un écho discret mais non moins puissant aux protagonistes du documentaire.
Nature sauvage retrouvée
« Si tu ne vas pas dans les bois, rien ne t’arrivera. Jamais ta vie ne commencera. Va dans les bois, va », a écrit Clarissa Pinkola Estés, écrivaine américaine dont l’ouvrage « Femmes qui courent avec les loups » a inspiré le titre du documentaire de Robin Pogorzelski.
Psychanalyste jungienne, Clarissa Pinkola Estés est à l’origine du concept de « femme sauvage ». Une femme en paix avec son animus (« le masculin de la femme », selon Carl Jung), qui aurait réussi à se libérer et à faire jaillir naturellement la force et la puissance intérieure, profonde, de la femme. Elle écrit : « Chaque femme porte en elle une force naturelle riche de dons créateurs, de bons instincts et d’un savoir immémorial. Chaque femme a en elle la Femme Sauvage. Mais la Femme Sauvage, comme la nature sauvage, est victime de la civilisation. La société, la culture la traquent, la capturent, la musellent, afin qu’elle entre dans le moule réducteur des rôles qui lui sont assignés et ne puisse entendre la voix généreuse issue de son âme profonde. »
Ce n’est qu’après avoir compris le versant masculin que possède chaque femme, après l’avoir accepté et dépassé, qu’elle devient véritablement femme, par un processus d’individuation, « une prise de conscience de l’individualité profonde », toujours selon Carl Jung.
« Pourtant, si éloignés que nous soyons de la Femme Sauvage, notre nature instinctuelle, nous sentons sa présence. Nous la rencontrons dans nos rêves, dans notre psyché. Nous entendons son appel. C’est à nous d’y répondre, de retourner vers elle, dont nous avons, au fond de nous-mêmes, tant envie et tant besoin », poursuit l’autrice dans son ouvrage« Femmes qui courent avec les loups ». « La femme qui récupère sa nature sauvage est comme les loups. Elle court, danse, hurle avec eux. Elle est débordante de vitalité, de créativité, bien dans son corps, vibrante d’âme, donneuse de vie. Il ne tient qu’à nous d’être cette femme-là. »
Clarissa Pinkola Estés ouvre ainsi la voie pour chaque femme à se découvrir et à explorer un chemin intérieur. Ce que Sana, Chloé et Natalie semblent avoir, consciemment ou non, accompli.




